07.10.2007
La ruse du désir
"Les oscillations thymiques affleurent dans notre société derrière toutes sortes de phénomènes culturels qu'on ne songe pas à rapprocher d'elles. Songez, par exemple, à ces manuels innombrables qui prétendent détenir et enseigner le succès, en amour, dans les affaires, etc. C'est toujours une stratégie du rapport à l'autre qu'on vous révèle. L'unique secret, la recette par excellence, milles fois répétée, c'est qu'il suffit pour réussir de donner l'impression qu c'est déjà fait.
Rien de plus déprimant pour le lecteur que ce genre de réconfort. Que tout dépende, dans les rencontres qui l'attendent, de l'impression donnée et reçue, voilà ce dont il est déjà trop convaincu. Et il n'est que trop convaincu, également, que ces deux impressions vont donner lieu à une lutte; chacun s'efforce de prouver à l'autre qu'il possède déjà l'enjeu qu'en réalité il faut toujours reconquérir en l'arrachant à cet autre, la certitude rayonnante de sa propre supériorité."
Jean-Michel Oughourlian, in Des choses cachées depuis la fondation du monde
(Voir aussi l'introduction au second texte de Chesterton traduit sur ce site.)
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02.10.2007
Violence et réciprocité
"Pour sortir de la violence, il faut, de tout évidence, renoncer à l'idée de rétribution; il faut donc renoncer aux conduites qui ont toujours paru naturelles et légitimes. Il nous semble juste, par exemple, de répondre aux bons procédés par de bons procédés et aux mauvais par de mauvais, mais cela, c'est ce que toutes les communautés de la planète ont toujours fait, avec les résultats que l'on sait. Les hommes s'imaginent que pour échapper à la violence, il leur suffit de renoncer à toute initiative violente, mais comme cette initiative, personne ne croit jamais la prendre, comme toute violence a un caractère mimétique, et résulte ou croit résulter d'une première violence qu'elle renvoie à son point de départ, ce renoncement là n'est qu'une apparence et ne peut rien changer à quoi que ce soit. La violence se perçoit toujours comme légitime représaille. C'est donc au droit de représailles qu'il faut renoncer et même à ce qui passe, dans bien des cas, pour légitime défense. Puisque la violence est mimétique, puisque personne ne se sent jamais responsable de son premier jaillissement, seul un renoncement inconditionnel peut aboutir au résultat souhaité."
René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde
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30.09.2007
La transmission de la faute
En notre époque où il est de bon ton de fustiger les crimes des religions à travers les âges, de rejeter sur nos pères la faute de la collaboration, de la colonialisation, de l'esclavage, comme si nous étions purs de toute violence, comme si nous pouvions nous permettre de regarder l'histoire de haut parce que nous arrivons après, il est nécessaire de se rappeller ce que disait déjà René Girard en 1978, dans Des choses cachées depuis la fondation du monde :
"Jésus sait bien que les Pharisiens n'ont pas tué eux-mêmes de prophètes, pas plus que les chrétiens n'ont tué eux-mêmes Jésus. Il est dit des Pharisiens qu'il sont les fils de ceux qui ont tué (Mt 23, 31). Il s'agit là non d'une transmission héréditaire mais d'une solidarité spirituelle et intellectuelle qui s'accomplit, chose remarquable, par l'intermédiaire d'une répudiation éclatante, analogue à la répudiation du judaïsme par les "chrétiens". Les fils croient se désolidariser des pères en les condamnant, c'est-à-dire en rejetant le meurtre loin d'eux-mêmes. De ce fait même, ils imitent et répètent leurs pères sans le savoir. Ils ne comprennent pas que dans le meurtre des prophètes il s'agissait déjà de rejeter la violence loin de soi. Leurs fils restent donc gouvernés par la structure mentale engendrée par le meurtre fondateur. Toujours en effet ils disent:
Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour verser le sang des prophètes (Mt 23, 30)
C'est dans la volonté de rupture, paradoxalement, que s'accomplit, chaque fois, la continuité des pères et des fils."
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