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18.11.2007

Le roman policier idéal

LE ROMAN POLICIER IDEAL

         Il y a eu du renouveau dans le débat sur le problème de l’histoire à problème ; parfois appelé roman policier, parce qu’il consiste aujourd’hui principalement en une dépréciation de la police. Je vois que le Père Ronald Knox[1] a écrit une introduction des plus intéressantes à un recueil d’histoires du genre ; et Madame Carolyn Wells, l’auteur d’un roman policier admirable intitulé Vicky Van, a réédité une étude sur le sujet[2]. C’est un des aspects du roman policier qui est presque inévitablement exclu de la considération des romans policiers. Que les récits de ce genre soient généralement maigrichons, sensationnels, et d’une certaine façon superficiels, je le sais mieux que la plupart des gens, car j’en ai écrits moi-même. Si j’affirme ici qu’il y a dans l’abstrait quelque chose de tout à fait différent, que l’on pourrait appeler le Roman Policier Idéal, ça ne veut pas dire que je soie capable de l’écrire. Je l’appelle Roman Policier Idéal parce que je ne peux pas l’écrire. De toute façon, je pense vraiment qu’une telle histoire, puisqu’elle doit être sensationnelle, n’a pas besoin d’être superficielle. En théorie, même si ce n’est d’habitude pas ce qui se passe en pratique, il est possible d’écrire un roman fin et inventif, d’une philosophie profonde et d’une psychologie délicate, et pourtant le jeter sous la forme d’un livre à sensation.

         Le roman policier se différencie de toute autre histoire en cela : que le lecteur n’est content que s’il se sent dupe. A la fin d’œuvres plus philosophiques il peut souhaiter se sentir philosophe. Mais cet aperçu précédent de lui-même peut être plus sain – et plus correct. Le dur passage par l’ignorance peut être bon pour l’humilité. C’est très largement une question d’ordre dans lequel les choses sont décrites, plutôt que de nature des choses elles-mêmes. L’essence du récit à énigme réside dans la soudaine confrontation avec une vérité dont nous ne nous sommes jamais doutés et qui est pourtant plausible. Il n’y a aucune raison, en toute logique, pour que cette vérité ne soit pas profonde et convaincante autant que superficielle et convenue. Il n’y a aucune raison pour que le héros qui s’avère être un méchant, ou le méchant qui s’avère être un héros, ne soient pas une étude des subtilités et des complexités vivantes du caractère humain, à la hauteur des personnages principaux de la fiction humaine. C’est uniquement par le hasard de l’origine même de ces romans de la police que l’intérêt de la contradiction ne va habituellement pas plus loin qu’une gouvernante discrète devenue empoisonneuse, ou qu’un employé de bureau creux et incolore repeignant les murs de la ville du sang des victimes qu’il a égorgées. Il y a des contradictions dans la nature humaine d’un ordre plus élevé et plus énigmatique, et il n’y a vraiment aucune raison pour qu’elles ne soient pas présentées de la façon particulière qui cause le choc d’un récit policier. Il y a de la lumière électrique comme il y a des chocs électriques, et le choc peut même être l’éclair de Jupiter. C’est, comme je l’ai dit, très largement une question de simple ordonnancement des événements. Le côté du personnage qui ne pas être directement connecté avec les événements doit être présenté en premier ; le crime doit ensuite être présenté comme une chose en complet contraste avec celui-ci ; et la réconciliation psychologique des deux côtés doit venir après cela, à l’endroit où le détective ordinaire ou amateur explique qu’il a été conduit à la vérité par le bout d’un cigare laissé sur la pelouse ou la tache d’encre rouge sur le buvard dans le boudoir. Mais il n’y a rien dans la nature des choses qui empêche l’explication, quand elle vient, d’être aussi convaincante pour un psychologue que l’élément de preuve l’est pour un policier.

Par exemple, il y a de nombreux romans géniaux dans lesquels les personnages se comportent avec ce qui peut bien être appelé une inconsistance atroce et éprouvante. Je vais simplement prendre deux d’entre eux au hasard. A la fin du livre nous sommes convaincus avec succès qu’une femme aussi sympathique que Tess d’Urberville a commis un meurtre. A la fin du livre nous sommes (plus ou moins) convaincus qu’une femme aussi sympathique que Diane de la Croisée des Chemins[3] a trahi un secret politique. Je dis plus ou moins, car dans ce dernier je trouve, en ce qui me concerne, un exemple de moins. Je ne comprends pas ce que faisait Meredith dans les bureaux du Times ; je ne comprends pas ce que Meredith avait l’intention de lui faire faire ; mais je présume que Meredith l’avait compris. De toute façon, nous pouvons être certains que sa raison était, si elle existe, trop subtile et non, contrairement aux histoires à sensation, trop simple. En tout cas, généralement parlant, nous suivons la carrière de Tess d’Urberville et de Diane de la Croisée des Chemins jusqu’à ce que nous apprenions que ces personnages ont commis ces crimes. Il n’y a aucune sorte de raison qui interdise de raconter l’histoire dans l’ordre inverse ; un ordre dans lequel ces crimes apparaîtraient tout d’abord absolument contradictoires avec ces personnages, et qui seraient rendus cohérents par une description intervenant à la fin comme une révélation. Quelqu’un d’autre peut d’abord être suspecté de trahir le secret ou de tuer l’homme. Je présume que rien n’aurait détourné Hardy de la traque de Tess jusqu’à la potence, bien qu’il y ait pu y avoir quelque sombre réconfort dans la pendaison de quelqu’un qui n’avait tué personne. Mais beaucoup des personnages de Meredith sont susceptibles d’avoir trahi un secret. Simplement il semble possible qu’ils aient révélé le secret avec un style d’esprit si malin que qu’il est resté un secret après tout. Je sais qu’il y a eu ces derniers temps une assez mystérieux négligence à l’égard de Meredith, en contrepoids à ce qui me semble (j’ose l’avouer) être un culte assez exagéré envers Hardy. Mais, de toute façon, il y a des exemples plus anciens et plus évidents que l’un ou l’autre de ces romanciers.

Il y a Shakespeare, par exemple : il a créé deux ou trois meurtriers extrêmement aimables et sympathiques. Nous pouvons tout bonnement observer leur amabilité lentement et doucement se fondre dans le meurtre. Othello est un mari affectueux qui assassine sa femme par pure affection, pour ainsi dire. Mais puisque nous connaissons l’histoire dès le début, nous pouvons voir la connexion et accepter la contradiction. Supposons que l’histoire s’ouvre sur la découverte de la mort de Desdémone, que Iago et Cassio sont suspectés, et que Othello est le dernier des suspects possibles. Dans ce cas, Othello serait un roman policier. Mais ce peut être un authentique roman policier ; c’est-à-dire cohérent avec le vrai caractère du héros quand il révèle finalement la vérité. Hamlet, d’un autre côté, est une personne plus adorable et même plus pacifique en règle générale, et nous pardonnons le geste nerveux et quelque peu irritable qui a pour résultat d’embrocher comme un cochon le vieil imbécile qui se cache derrière un rideau. Mais imaginons que le rideau se lève sur le corps de Polonius, et que Rosencrantz et Guildenstern discutent des soupçons qui sont immédiatement tombés sur l’acteur principal, un acteur immoral habitué à tuer des gens sur scène ; pendant qu’Horatio ou quelque autre personnage avisé soupçonne un autre crime de Claudius ou du téméraire et sans scrupule Laërtes. Alors Othello serait une histoire à sensation, et la culpabilité d’Hamlet serait un choc. Mais ce peut être le choc de la vérité, et il n’y a pas que les romans de sexe qui sont choquants. Ces personnages shakespeariens seraient cependant cohérents et entiers parce que nous avons rassemblé les bouts opposés des personnages et les avons attachés en un nœud. L’histoire d’Othello devrait être publiée avec une couverture scabreuse comme Le Meurtre à l’Oreiller. Mais ce serait tout aussi bien le même cas ; un cas grave et convaincant. La mort de Polonius pourrait apparaître sur les étals des libraires comme L’Enigme du Mouchard Disparu, et emprunter la forme d’un roman policier ordinaire. Alors ce pourrait être le Roman Policier Idéal.

     Il n’est dès lors pas besoin que se présente quelque chose de grossier dans la transition violente et soudaine qui constitue l’essentiel de ce genre de récits. Les contradictions de la nature humaine sont des choses suffisamment éprouvantes et remuant le cœur pour être évoquées avec le ton de crise qui va avec l’heure de la mort ou le jour du jugement dernier. Ce ne sont pas toutes de belles nuances, mais quelques une d’entre elles comportent des ombres vraiment terribles, créées par le contraste premier entre l’obscurité et la lumière. Tous ce crimes et les confessions peuvent être aussi catastrophiques que la foudre. En effet, le Roman Policier Idéal pourrait faire quelque bien s’il ramenait les hommes à la compréhension que le monde n’est pas fait que de courbes, mais qu’il y a quelques choses qui sont aussi irrégulières que le feu de la foudre ou aussi droites que l’épée.

(The Ideal Detective Story)

In Illustrated London News

Traduit de l'anglais par Aurélien Daimé

[1] Il s’agit de The Best English Detective Stories of 1928. Monseigneur Ronald Knox (1888-1957) était un prêtre catholique et un théologien introduit dans l’Eglise par Chesterton avant même que ce dernier ne se convertisse. C’est lui qui a délivré l’homélie à la messe d’enterrement de Chesterton. Mais c’était aussi un fameux écrivain de romans policiers et un satiriste, dont le canular radiophonique à la BBC passe pour avoir inspiré celui d’Orson Welles (Toutes les notes sont du traducteur).

[2] The Technique of Mystery Story (1913). Carolyn Wells, poétesse et satiriste américaine (1862-1942), est l’auteur de près de deux cent ouvrages, dont de nombreux livres pour enfants et romans policiers.

[3] Roman éponyme de George Meredith paru en 1885.

 

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