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30.10.2007

La langue n'est pas qu'un simple instrument de communication

Et Vincent Descombes nous le montre à travers l'exemple d'Edgar Poe:

"L'erreur est ici de penser le langage à partir d'une fonction qu'on lui suppose a priori. Démarche qui souffre d'être a priori, comme l'a noté Edgar Poe dans Le Démon de la perversité. L'"homme de la métaphysique ou de la logique" prétend être informé du plan divin, puisqu'il s'autorise lui-même à dériver les facultés humaines d'une fonction à remplir. "En matière de phrénologie, par exemple, nous avons d'abord établi, assez naturellement d'ailleurs, qu'il était dans les desseins de la Divinité que l'homme mangeât. Nous avons assigné à l'homme un organe d'alimentivité, et cet organe est le fouet avec lequel Dieu contraint l'homme à manger, bon gré, mal gré. En second lieu, ayant décié que c'était la volonté de Dieu que l'homme continuât son espèce, nous avons découvert tout de suite un organe d'amativité. Et ainsi ceux de la combativité, de l'idéalité, de la causalité, de la constructivité - bref tout organe représentant un penchant, un sentiment moral ou une faculté de la pure intelligence" (je cite la traduction de Baudelaire). Jamais, poursuit Edgar Poe, le logicien n'enregistrera le principe d'action tel que la perversité, le penchant à agir contre tout bon sens, contre son intérêt, contre son bien-être. Cette faculté lui est méthodiquement invisible puisqu'elle est a priori imprévisible. Il est juste d'adresser le même reproche aux linguistes qui définissent le langage commeun instrument de communication, comme s'ils avaient pris connaissance du "plan de la Divinité" de façon à désigner dans telle faculté l'organe de telle fonction. La linguistique métaphysique ne veut voir dans son objet qu'un outil économique, commode, raisonnable, orienté vers le bien-être. Si l'homme parle, c'est pour dire les choises qu'il a à dire, tout simplement. Il sait ce qu'il veut dire (seul l'auditeur l'ignore), il sait ce qu'il dit, il sait donc exactement ce qu'il veut (son bien-être). Mais l'observation infirme cette doctrine prétentieuse."

Vincent Descombes, L'inconscient malgré lui

A rapprocher des critiques formulées par Philippe Muray à l'égard de Noam Chomsky dans son Céline.

17.10.2007

Interview d'Arouet Le Jeune : autour de la Nouvelle Langue Française

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Muychkine : Arouet Le Jeune, qui êtes vous ? Quelle est votre profession ? Sur quoi portent vos ouvrages précédents ?

Arouet le Jeune : Le goût des humanités m’est venu à l’âge de 14 ans, quand je suis entré en classe de seconde. J’y ai sacrifié le sport et les sciences. Depuis, la passion de l’étude ne m’a jamais quitté – que ce soit les belles-lettres, les langues, l’histoire et ce que je n’ose plus nommer la philosophie : disons le monde des concepts et des idées.

Je suis professeur. Depuis 1975, j’enseigne la langue et la littérature française ou la linguistique française dans diverses universités : en Afrique, en Europe, en France.

De moi, ont été publiés un roman, un ouvrage universitaire et près de deux cents articles dans des revues savantes, dont certaines de renommée internationale, en France ou à l’étranger (Italie, Espagne, Allemagne, Proche Orient, Maroc, Etats Unis) ou dans des publications « intellectuelles » destinées au public cultivé (Le Débat, Commentaire, par exemple) sur des sujets dont je suis spécialiste : théorie des écritures, langue, francophonie, poétique des formes…

M : Comment est né le blog de la NLF ? Quelle est la logique qui anime vos contributions sur divers sites Internet ?

ALJ : Ce blog a commencé en décembre 2005. J’estimais que les mots qui désignent des réalités de l’islam (martyr, Allah, prophète, islamisme, terrorisme, islamiste, intégrisme, activisme, assassin, fondamentalisme, mouvance, etc.) étaient ou bien impropres, ou bien objectivement faux, ou bien résultant de traductions au mieux bienveillantes, au pis hagiographiques.

Il se trouve que j’éprouve beaucoup d’estime pour Raphaël Dargent (responsable de la revue Libres et du site « Jeune France ») et pour Paul-Marie Coûteaux (Cahiers de l’Indépendance), ainsi que pour les projets intellectuels et culturels convergents dont ils sont porteurs : renouer avec la pensée de ceux qui, entre juin et décembre 1940, ont dit « non » à l’armistice, à la collaboration, à une France soumise, à une Europe placée sous la coupe du Reich  allemand. C’étaient de remarquables intellectuels : de Gaulle bien sûr, mais aussi et, entre autres penseurs, François Jacob, Raymond Aron, Henri de Lubac, le père Fessard. C’est leur pensée oubliée, méconnue, cachée, méprisée et celle de ceux qui se réclament d’eux ou de leur exemple que j’essaie de faire connaître dans ces sites ou ces revues. Ainsi, il est incompréhensible, sauf à l’expliquer par l’action délétère de l’idéologie,  que l’un des plus grands penseurs français du XXe siècle – à savoir Henri de Lubac – soit totalement ignoré des professeurs et de leurs élèves et étudiants. C’est le sort que connaissent Péguy, Claudel et Muray. Le même sort a failli arriver à Aron. A la place de ces penseurs, pendant un demi siècle, les malheureux étudiants ont ingurgité des volumes entiers de Sartre, ce Bourget des années 1950-80, dont l’œuvre, si elle était lue à haute voix aujourd’hui sur une scène, provoquerait un grand éclat de rire. Aujourd’hui, ils ingurgitent du Bourdieu à haute dose.

Ce qui m’a décidé à écrire dans des revues (Libres, Cahiers de l’Indépendance, etc.) ou dans des sites (entre autres : Jeune France), c’est l’accession de Jospin au pouvoir en 1997. Sa loi (14 juillet 1989) a voulu, planifié, organisé la destruction de l’école et le démantèlement des institutions consacrées au savoir, au point que, non seulement dans le vocabulaire (« communauté », « équipe », « esprit d’équipe », etc.), mais dans les faits (l’instruction publique a été mise à mort sous nos yeux), nous sommes plusieurs à penser que Jospin (Jospétain) a fait triompher de façon posthume le pétainisme - sans parler de ses vingt années de militantisme dans le trotskisme imbécile ou que son père ait été déjà pétainiste – par pacifisme obtus certes. Qu’un individu de cet acabit ait pu devenir chef d’un gouvernement français dit plus long que tout discours l’abaissement de la France. Aucun être moral ne pouvait y être insensible : c’est le sens des positions que je prends dans ces revues et sites.

M : Vous partez du constat qu'il existe une nouvelle langue française qui escamote le réel. Mais la langue peut-elle jamais atteindre le réel ? Ne peut-elle le toucher que comme étant déjà une interprétation ? Est-ce que, par exemple, une langue qui correspond à une politique dont le but est la modification du réel, doit forcément tomber dans le piège de cette infantilisation généralisée qui nous fait détourner les yeux du monde et prendre les moulins à vent pour des ogres et les outres de vins percées pour une armée blessée ?

ALJ : Tout dépend du sens qui est donné à « atteindre le réel ». La langue ne sera jamais le réel et jamais une langue, quelle qu’elle soit, n’épuisera le réel. En revanche, si les hommes disposent de la faculté de parole, c’est pour parler du réel, pour référer aux choses du monde, pour désigner les objets qui les entourent ou ceux, idéels ou intellectuels, qui sont dans leur esprit. Il n’est pas demandé à la langue de saisir le réel, mais il n’est pas exigé d’elle non plus qu’elle n’en parle jamais ou qu’elle n’en traite que de façon mensongère ou déformée. Autrement dit, ce que j’attends de la langue, ce n’est pas qu’elle contienne le réel (ce qui est impossible), mais qu’elle n’en élude rien et que les hommes, en parlant, puissent référer au monde sans redouter quelque sanction que ce soit et en disant les choses, telles qu’elles sont, sans interdit ni tabou – en bref, qu’elle soit ajustée au réel, et non pas désajustée. La métaphore de l’ajustage (au sens technique de ce terme) me paraît désigner de façon à peu près adéquate la conception que je me fais de la langue.

L’infantilisation généralisée, hélas, est un fait. L’expérience du monde – celle des vingt-six dernières années - prouve que, en France même, la langue et les ressources qu’elle offre ont servi à abuser des millions de gens. Le slogan « changer la vie » n’est rien d’autre qu’une énorme blague. Même Flaubert n’aurait pas osé le mettre dans la bouche de ce prince de la Bêtise qu’était Homais. La seule vie qui ait été changée, sur le plan matériel s’entend, a été celle des militants qui avaient le plus d’entregent : à eux, les crédits, les subventions, l’argent public, les promotions, les nominations scandaleuses, les passe droits. Ils ont changé leur vie ; ils ont transformé en enfer celle des pauvres. De 1960 à 1980, le pouvoir d’achat du salaire ouvrier moyen a augmenté de 60%. De 1981 à 2002, il a stagné. De même, on nous a seriné « la gauche résistante » pendant trente ans ou plus. Pourquoi ? Pour porter au pouvoir suprême un individu, qui a été collabo, pétainiste et, disons les choses sans fioriture, complice de criminels contre l’humanité. Pendant des décennies, on nous a présenté la révocation de l’édit de Nantes (1685) comme la plus grande catastrophe que la France ait connue : plus de deux cent mille protestants ont dû se réfugier à l’étranger. De 1981 à 2002, près de deux millions de Français se sont établis aussi à l’étranger, pour fuir les lois imbéciles qui régissent désormais notre pays et qui équivalent à la révocation d’un pacte national. Pourquoi ceux qui s’indignent de la révocation de 1685 sont-ils ceux-là mêmes qui ont fait partir de France près de deux millions de nos concitoyens, vite remplacés par des illettrés ou des ayants droit venus de tous les pays du monde ? Soit les mots « stalinisme », « stalinien », « régime stalinien », etc. répétés à tous les vents du monde, par les trotskistes ou par les bien pensants : à quoi servent-ils ? A faire porter le chapeau de la catastrophe du XXe s. à un simulacre et à cacher que les responsables du désastre soviétique et de presque la moitié de l’humanité sont Lénine, Trotski, Marx, etc. Je crois que la langue, les discours, les mots qui avaient cours dans les années 1970-80-90 (et qui ont toujours cours) sont encore plus délirants dans le mensonge ou le déni du réel qu’on ne peut le croire.

M : Philippe Muray, dans le XIXème siècle à travers les âges, révélait le lien historique entre la pensée socialiste et l'occultisme. Il y aurait ce point commun d'une croyance dans le caractère performatif du langage, qu'il suffirait de prononcer un mot pour faire survenir la réalité qui lui correspond. Comment vous situez-vous par rapport à ce constat, pensez-vous que le diagnostic de Muray est encore pertinent pour le monde d'aujourd'hui ?

ALJ : La pensée de Muray ne se ramène pas au lien qu’il établit ou fait apparaître entre le socialisme et l’occultisme. Le cœur de sa pensée se rapporte à la nouvelle religion, immanente, sociale et solidaire, scientiste évidemment, qui émerge, selon lui, à la fin du XVIIIe siècle, du terreau des Lumières, des Illuminés, des croyants dans le magnétisme et l’électricité vitale, etc. L’évolution de la langue française aux XIXe et XXe siècles (emprunt à la science, à la théologie, au droit, d’une partie du vocabulaire de cette nouvelle religion) le confirme. Muray a élaboré ses thèses sur Homo festivus, la fin de l’histoire, le présent éternel, l’indifférenciation généralisée, etc. en lisant tous les jours toute la presse, en prenant des notes, en relevant des expressions ou des formules (formules : comme dans la science ou dans les cérémonies magiques), des façons de parler, des phrases toutes faites, des syntagmes figés, etc., c’est-à-dire aussi en isolant la nouvelle langue de Homo festivus. Le roman On ferme (injustement méconnu et peu étudié ou jamais cité) est aussi un centon (en franglais : un patchwork ou un manteau d’Arlequin) des phrases, mots, expressions figées, formules, etc. chéris de la modernité festive.

M : Quelle est votre définition de l'idéologie? Est-ce que l'idéologue (entendu comme celui qui étudie l'idéologie, et non pas son incarnation) peut totalement s'affranchir de l'idéologie ? Est-ce que le terme n'est qu'une façon de rejeter la pensée des autres, ou bien existe-t-il un mécanisme propre à l'idéologie que l'on peut décrire ?

ALJ : Bien entendu, je récuse les rengaines que l’on enseigne dans les lycées, les classes préparatoires, les universités depuis quarante ans ou plus et qui forment le « prêt à parler » moderne : deux ou trois générations de jeunes gens ont été formatées à ânonner ce « prêt à parler », à savoir la réalité renversée ou déformée, selon Saint Marx ; tout le monde a une idéologie ; ceux qui nient avoir ou défendre une idéologie sont aussi des idéologues sans le savoir ou des gens « de droite », etc. Le nom idéologie est factice : c’est une invention, dans les années 1790, de révolutionnaires sans Révolution ou nostalgiques ou désireux de continuer une révolution impossible. Pour moi, l’idéologie est de la théologie dégradée : c’est la théologie de la nouvelle religion sociale, scientiste, solidaire et occultiste.

Un exemple fera comprendre la conception que je me fais de l’idéologie. Un match de rugby est une réalité sensible pour ceux qui y assistent ; il peut devenir une réalité verbale. Il fait parler. On entend trois types de discours : celui des néophytes pleins de bonne volonté (les commentateurs de TF1 par exemple) ; celui, passionné, à l’emporte pièce, des supporteurs ; celui de quelques connaisseurs ou amateurs éclairés (Lacroix, par exemple, le consultant de TF1). Les deux premiers types de discours semblent si étranges pour un connaisseur, ils sont si éloignés de ce que les connaisseurs ou les amateurs éclairés voient ou ont vu que la réalité du rugby et la réalité tangible, attestée, vérifiable, etc. d’un match de rugby en sont déformées et dénaturées dans un sens totalement délirant. L’idéologie, c’est cela : ce mélange de passion sotte et d’ignorance des faits qui transforme une réalité, quelle qu’elle soit, en épouvantail, en simulacre, en bondieuserie ou en icône pieuse.

Oui, il est possible de prendre ses distances vis-à-vis de toutes les idéologies : il suffit de se reporter aux faits, aux choses, aux réalités. Heidegger ne m’inspire aucune sympathie. Pourtant, il a prononcé en 1938 une conférence lumineuse : « L’époque des conceptions du monde » (recueillie dans Chemins qui ne mènent nulle part ). Selon lui, les Anciens (Grecs et Romains de l’Antiquité) essayaient de saisir ou d’appréhender (ces deux verbes sont à entendre dans leur sens tangible) la réalité, le réel, le monde physique, sans jamais plaquer sur ces réalités des idées a priori, des idées préalables ou toutes faites, des présupposés, etc. Le monde réel est pour eux plus important que l’idée : il est, il n’est pas une idée. Selon Heidegger, ce sont les modernes qui, à compter du XVIe siècle, se sont donnés une « conception du monde ». Les Anciens ne concevaient pas le monde ; ils en prenaient connaissance par les sens. Presque physiquement. Les Modernes jugent plus important l’idée du monde que le monde réel. C’est cela aussi l’idéologie. Contrairement à ce que serinent les bien pensants, il est aisé de se libérer (et ce verbe doit être entendu dans un sens fort) de ces représentations a priori du monde : il suffit de regarder le réel sans prévention ni préjugé, non pas pour le nier, mais pour le restituer, le moins infidèlement possible, dans les discours. Voilà pourquoi aussi on a besoin pour parler ou écrire de mots ajustés aux réalités.

La « fin des idéologies » est une invention de sociologues ou de diffuseurs du prêt à parler, c’est-à-dire des plus idéologisés de tous les universitaires, que reprennent comme des perroquets les journalistes, qui sont les vecteurs les plus perfides d’idéologies pétrifiées. Pour échapper à l’idéologie, trois attitudes sont possibles : ou bien, à la manière de Flaubert, l’ironie, la distance, le détachement – en particulier vis-à-vis de la nouvelle religion sociale et de ses théologiens que sont les spécialistes de sciences sociales ; ou bien, à la manière de quelques écrivains contemporains (dont Renaud Camus, Richard Millet), une langue singulière, semelfactive, pure ou épurée, au sens où elle est débarrassée de tout débris idéologique ; ou bien, le réel, la réalité, la restitution verbale la plus fidèle possible de ce qui est au monde.

A propos de la LTI et de la TOUFTA, ce qui les caractérise est leur subordination directe à un ordre politique organisé qui cherche à répandre sa propagande dans tous les médias qui s'offrent à lui. Dans le cas de la NLF, les choses semblent plus floues: sont-ce de simples âneries qui flottent dans l'air, indépendantes les unes des autres, de telle sorte qu'en parler s'apparenterait plus à composer un nouveau dictionnaires des idées reçues, ou bien cette langue compose-t-elle un véritable corps, correspond-t-elle à une idéologie unique? Dans ce cas, ne serait-elle pas d'autant plus dangereuse qu'elle ne se comprend pas comme telle, percluse dans la bonne croyance en la fin des idéologies ?

L’idée de la NLF s’est imposée à moi après avoir lu il y a une dizaine d’années les ouvrages de Victor Klemperer sur la LTI (la langue du troisième Reich) et de Jacques Rossi (Manuel du Goulag). La vie intellectuelle et culturelle en France étouffe et se flétrit, depuis plus d’un demi siècle, sous la férule de l’idéologie, dite « marxiste léniniste » - comme en URSS, dans les pays de l’Est et en Chine. Dans tous ces pays, des milliers de témoins, souvent des dissidents attestent l’existence d’une nouvelle langue, nommée tantôt novlangue, tantôt  toufta, tantôt langue de bois, entièrement formatée, usinée, polie, façonnée par l’idéologie. Le phénomène est universel : partout où l’idéologie marxiste léniniste sévit ou a sévi, elle place ou elle a placé sous sa coupe la langue ; elle l’a canalisée ; elle l’a châtrée ; elle l’a amputée ; elle y a interdit de dire quoi que ce soit de vrai ; elle a institué le mensonge en vérité officielle. Mon sentiment est que la France et la langue française n’ont pas échappé, du moins dans certains secteurs ou domaines (les sciences sociales, les media, le journalisme, les militants, les associations lucratives sans but, l’idéologie officielle de l’Etat nouveau, etc.) à ce grand laminage ou usinage.

Déjà, dans la première moitié du XIXe siècle, des philologues ont eu conscience que les événements qui ont bouleversé la France d’alors avaient aussi bouleversé la langue française. En 1836, dans le Dictionnaire de la conversation, Charles Nodier avance l’hypothèse d’une « nouvelle langue française » : ce serait le troisième état de la langue, après le français en usage au Moyen Age et le français classique des XVIIe et XVIIIe siècles. L’intuition est assez juste, mais les notions citées et les exemples analysés ne sont guère probants : des solécismes, des barbarismes, des emprunts, un abus de vocabulaire scientifique. Nodier se gausse de cette NLF (il n’en est pas dupe – ce qui est un progrès, par rapport à Proudhon, Sand, Hugo, etc.), mais il n’avance aucune hypothèse pour en rendre compte ; de fait, il cite quelques exemples stupides de NLF, mais il ne l’étudie pas. Or, depuis que Nodier l’a isolé, le phénomène s’est amplifié dans des proportions effrayantes.

M : Vous n'êtes pas tendre envers la linguistique contemporaine et notamment avec l'idée que le langage ne serait que communication. Pouvez-vous précisez votre position sur ce point?

            La linguistique s’est décerné au XXe siècle le statut de science modèle, de science moderne, de science des sciences, suppléant même chez certains idéologues le marxisme. Elle a élaboré des méthodes pour rendre compte d’objets archaïques ou relativement rudimentaires, telles que les langues sans écriture des Indiens d’Amérique, les formes anciennes et non attestées des langues modernes (latin populaire, francique, indo-européen, etc.), les langues des peuples soumis à de grands empires coloniaux (russe, espagnol, français, anglais), et cela, paradoxe étrange, au moment où les écritures occidentales s’enrichissaient d’un nombre inouï de signes (millions de caractères, cartes, écriture de la logique, des mathématiques, de la chimie, de la signalétique, etc.), comme jamais aucune écriture n’en avait connu depuis la fin du néolithique, et qu’elles inventaient d’innombrables processus de signification et de représentation (de réalités conceptuelles ou idéelles et de réalités sensibles), comme jamais l’humanité n’en a bénéficié. Alors que l’écriture, en se généralisant, a fait entrer les peuples européens dans la démocratie, elle a été définie par les anthropologues, dont Lévi-Strauss, comme un instrument d’asservissement ou par les linguistes comme une représentation fausse ou faussée, arbitraire, et même tératologique, de la langue. L’aveuglement est le fondement de la linguistique. Cette science prétendument moderne n’a pas perçu ce qu’il y avait de moderne dans les civilisations européennes, se focalisant sur l’archaïque des langues. Pourtant, elle a servi de modèle à la sémiologie ou aux sciences des signes, c’est-à-dire ce à quoi elle était le plus étranger ou le plus opposé.

La réduction de la langue à la communication (ce sont des outils, des moyens, des instruments) est la conséquence de cette pensée. Si la langue est un simple outil (comme le marteau), on peut s’en servir pour mentir, on peut la déformer, on peut la réduire à rien, on peut en chasser toute pensée, on peut y interdire de dire le réel…   

M : Quels sont les auteurs qui vous ont influencé, non seulement dans votre travail sur la NLF, mais plus généralement ?

ALJ : En général, quand je pense et j’écris, je m’efforce de ne jamais abonder dans le sens des auteurs pour qui j’ai de l’estime ; je me défie des influences ; je préfère aller à contre courant plutôt que d’être porté par le courant dominant, là où tout le monde se pâme. Je ne cache pas que je lis avec plaisir des auteurs : Diderot et les Encyclopédistes ; en général tous les penseurs, de Montaigne à Montesquieu ; et chez les Modernes, Jacques Rossi, Klemperer, Benveniste, Henri de Lubac, Muray, Renaud Camus, Rémi Brague ; et que je ne peux pas lire les penseurs ou les idéologues des XIXe et XXe siècles (Sand, Hugo, Zola, Proudhon, Breton, Foucault, Sartre, etc.) sans avoir envie d’éclater de rire, tenant leur pensée (leur pensée, je précise : ils peuvent écrire avec talent), comme dirait Flaubert, pour une énorme blague.  

 

   Pour se procurer l'ouvrage De la Nouvelle Langue Française, il suffit de suivre le lien suivant: 

        http://muychkine.hautetfort.com/archive/2007/09/18/de-la-...

16.10.2007

Pour clouer le bec à mademoiselle Angot

"La leçon finale est que le "soi" à exprimer dans l'oeuvre, loin d'être donné dans la personne de l'artiste, est à chercher dans l'oeuvre elle-même. Il s'agit donc d'un "soi" qui résulte de l'oeuvre. L'erreur de l'esthète est de penser qu'être soi dispense du travail artistique: il suffirait de se soustraire aux règles sociales de la communication pour libérer en soi les idées. Mais être soi, pris dans ce sens général, est banal: il n'y a aucun effort à faire pour être soi dans le sens vulgaire d'un sujet d'expérience. L'artiste, pour devenir l'auteur d'une oeuvre unique (car il n'y a qu'une Recherche du temps perdu) a dû accepter de renoncer à l'illusion d'une originalité native, qu'il aurait suffi de "publier". L'écrivain n'a pu exprimer une individualité authentique qu'en renonçant à la trouver toute faite là où elle ne saurait être donnée, dans le monde."

Vincent Descombes, Y a-t-il une politique de l'expressivisme, in Le raisonnement de l'ours 

 

07.10.2007

La ruse du désir

"Les oscillations thymiques affleurent dans notre société derrière toutes sortes de phénomènes culturels qu'on ne songe pas à rapprocher d'elles. Songez, par exemple, à ces manuels innombrables qui prétendent détenir et enseigner le succès, en amour, dans les affaires, etc. C'est toujours une stratégie du rapport à l'autre qu'on vous révèle. L'unique secret, la recette par excellence, milles fois répétée, c'est qu'il suffit pour réussir de donner l'impression qu c'est déjà fait.

Rien de plus déprimant pour le lecteur que ce genre de réconfort. Que tout dépende, dans les rencontres qui l'attendent, de l'impression donnée et reçue, voilà ce dont il est déjà trop convaincu. Et il n'est que trop convaincu, également, que ces deux impressions vont donner lieu à une lutte; chacun s'efforce de prouver à l'autre qu'il possède déjà l'enjeu qu'en réalité il faut toujours reconquérir en l'arrachant à cet autre, la certitude rayonnante de sa propre supériorité."

Jean-Michel Oughourlian, in Des choses cachées depuis la fondation du monde

(Voir aussi l'introduction au second texte de Chesterton traduit sur ce site.)

02.10.2007

Violence et réciprocité

"Pour sortir de la violence, il faut, de tout évidence, renoncer à l'idée de rétribution; il faut donc renoncer aux conduites qui ont toujours paru naturelles et légitimes. Il nous semble juste, par exemple, de répondre aux bons procédés par de bons procédés et aux mauvais par de mauvais, mais cela, c'est ce que toutes les communautés de la planète ont toujours fait, avec les résultats que l'on sait. Les hommes s'imaginent que pour échapper à la violence, il leur suffit de renoncer à toute initiative violente, mais comme cette initiative, personne ne croit jamais la prendre, comme toute violence a un caractère mimétique, et résulte ou croit résulter d'une première violence qu'elle renvoie à son point de départ, ce renoncement là n'est qu'une apparence et ne peut rien changer à quoi que ce soit. La violence se perçoit toujours comme légitime représaille. C'est donc au droit de représailles qu'il faut renoncer et même à ce qui passe, dans bien des cas, pour légitime défense. Puisque la violence est mimétique, puisque personne ne se sent jamais responsable de son premier jaillissement, seul un renoncement inconditionnel peut aboutir au résultat souhaité."

René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde 

 

01.10.2007

28 SEMAINES PLUS TARD, de Juan Carlos Fresnadillo

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Il n’est rien de plus jouissif à mes yeux qu’un bon petit film de zombie. Le film de Fresnadillo, réalisateur du sympathique mais inabouti Intacto, rentre certes dans cette catégorie cinématographique – quoiqu’il faille plutôt parler de contaminés, la rage de ceux-ci contrastant avec la léthargie des zombies de Romero – est-ce que cela suffit pour autant à en faire un bon film ? Si le film de Danny Boyle, 28 jours plus tard, était une vraie bonne surprise, surtout de la part d’un réalisateur jusqu’ici assez médiocre, et avait été à juste titre plutôt bien accueilli par la critique, je constate que le film de Fresnadillo se fait quasi unanimement descendre en flèche. Je ne serai pour ma part pas aussi sévère, tant il y a loin entre ce film et une suite commerciale sans âme, même s’il y a dans ce film autant de choses qui fâchent que de choses qui plaisent.
On ne prend pas les mêmes et on recommence. Catherine McCormack cuisine le même éternel plat en boîtes de conserves à son mari Robert Carlyle. Il fait sombre, ils s’éclairent à la bougie, l’ambiance est intimiste, on se croirait dans les années cinquante. Puis l’on découvre que le couple n’est pas seul, qu’une petite communauté de survivants s’est réfugiée dans la maison. Un enfant frappe à la porte : Carlyle enlève les barricades, il fait plein jour. A peine a-t-il eu le temps de remettre les planches en place, qu’une horde de contaminés surgit et brise en quelques instants les défenses de la maison. C’est là qu’on ne comprend plus rien à ce qu’il se passe : pour suggérer le frénésie de l’attaque, Fresnadillo n’en peut plus de bouger sa caméra comme un épileptique, le montage devient ultra saccadé : du coup, on ne voit strictement rien à ce qui se passe, et alors que la préparation de cette scène était suffisamment sobre et courte pour fonctionner à pleins tonneaux, on ne sait pas ce que deviennent certains personnages. Ce ne serait pas gênant si Fresnadillo laissait délibérément de côté les autres personnages pour se concentrer sur le point de vue de Carlyle et de sa femme ; sauf que l’on retrouve un des personnages à plusieurs lieux alors qu’il nous avait semblé le voir se faire submerger par les contaminés. Dans l’assaut, il est séparé de sa femme et la laisse seule affronter la mort tandis que lui s’enferme dans une autre chambre et s’enfuit en sautant par la fenêtre. Sa femme, prisonnière de la maison, le regarde partir d’une fenêtre impossible à ouvrir. La fuite de Carlyle est l’une des plus belles scènes du film : d’abord, parce que le plein jour révèle une photographie magnifique qui ne nous décevra pas jusqu’à la fin du film, ensuite parce que la reprise du thème musical de 28 jours plus tard lui insuffle une intensité toute particulière (hélas, au lieu de n’être employée que pour cette scène, elle reviendra plusieurs fois, et la répétitivité globale de la musique tuera alors la fin du film), enfin par son cadrage qui en fait une scène vraiment effrayante. On ne croit vraiment pas que Carlyle s’en sortira ; pour la peur, hélas, il faudra s’arrêter là.
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Quelques cartons introductifs, assortis de plans fixes sur une Londres désertée, nous rappellent ensuite les événements précédents. L’épidémie ayant été enrayée, le rapatriement dans la capitale s’organise, effectué sous la tutelle des militaires. Pendant dix minutes, on va suivre les enfants de Carlyle dans leur trajet de l’aéroport au métro aérien : Fresnadillo prolonge les plans magnifiques du début du film de Boyle en nous livrant une vision glaciale de la ville, tellement glaciale que l’on se croirait dans un film de science-fiction. Là où le Boyle était impressionniste dans sa photographie, Fresnadillo nous montre toute la poésie urbaine de ce lieu soudain frappé par l’apocalypse, comme figé dans le temps. On est vraiment envoûté, et prêt à pardonner l’illisibilité de l’introduction. La mise en place de l’équipe de snipers sur les toits est à ce titre exemplaire dans la façon de poser son décor.
Hélas, trois fois hélas, le film cherche en même temps à se poser comme un mélo. Et de ce point de vue, il faut reconnaître que le film est catastrophique. Déjà, les dialogues de ces scènes sont nuls, il faut encore qu’elles soient toujours filmés en gros plans. Carlyle passe dix minutes à raconter à ses enfants comment il a vu sa femme mourir, en pleurant comme un gros nounours face caméra, et pour bien illustrer son traumatisme, on nous assène deux trois flash-back, alors qu’on a déjà vu la scène il y a un quart d’heure, et que Carlyle en rajoute une couche en nous le racontant encore une fois. Aïe. Quelle faute de goût ! Mais quelques minutes après, on est de nouveau prêt à se réconcilier avec l’ami Fresnadillo – le soir, sur les toits, un sniper observe ce qui se passe par la fenêtre des quelques habitants londoniens d’un immeuble. Si on a déjà pu voir en mieux et en plus drôle ce genre de scène dans d’autres films, celle-ci relie habilement tous les personnages de l’histoire.
Les enfants sortent de la zone de quarantaine pour aller chercher une photo de leur mère, afin, disent-ils, de ne pas l’oublier ! Et de découvrir que celle-ci a survécu ! Bien que celle-ci ait été mordue, il s’avère en fait que ses gènes l’immunisent contre la maladie ; on aurait là le remède miracle pour éradiquer définitivement ce fléau ! En attendant, on se demande comment Catherine McCormack a pu ne pas être réduite en morceaux par les contaminés, alors qu’elle n’avait aucun moyen de sortir… Fi, Carlyle, rongé par la culpabilité, réussit à s’introduire dans la chambre de sa femme, qui le pardonne. Il y avait là de quoi réaliser une scène magnifique. On assiste à des retrouvailles vite expédiées qui auraient pu jouer agréablement sur les ambivalences. Carlyle embrasse sa femme, lui n’est pas immunisé, le sang lui monte rapidement à la tête, c’est le cas de le dire – les choses sérieuses peuvent enfin commencer.
On se l’imagine, le virus se répand assez vite dans la réserve. C’est que nous, on veut du sang frais. Or les scènes qui suivent redeviennent elles aussi complètement brouillonnes : certes, il s’agit de suggérer la vitesse de l’attaque et le caractère indiscernable de l’attaquant ; et on comprend bien les militaires qui, ne pouvant discerner les gens sains des contaminés, se voient donner l’ordre de tirer dans le tas (on comprend, on n’approuve pas). Le problème, c’est que ça devient très vite fatigant, et la seule frénésie que l’on ressent véritablement, la seule rage, c’est celle de Robert Carlyle, très bon acteur, quand il accomplit sa transformation – le film suivant à cet égard une pente assez romerienne puisque dans cet épisode celui-ci échappera à l’indifférenciation des autres contaminés.
L’on suit alors la tentative de sortie de la ville des deux enfants (personnages heureusement pas trop énervants et assez matures, c’est rare) sous l’impulsion d’un sniper renégat. Les péripéties s’enchaînent jusqu’à la fin, l’histoire ne s’attarde pas trop sur la mort de ses personnages. A noter quelques autres belles scènes, dont cet hélicoptère foudroyant de ses hélices une horde de contaminés (même si l’idée en est plus belle que sa réalisation), Londres sous le napalm puis sous les fumigènes, la mort au lance-flamme d’un des personnages dans un montage saisissant.
Au final, on ressort assez partagé de la séance. L’on a été saisi, mais sans quasiment jamais avoir eu peur ni ressenti des émotions. C’est que le film de Fresnadillo ressemble plus à un réservoir de belles images qu’à un véritable film à la dramaturgie efficace. Le scénario est superbe mais ses meilleures idées sont vite gâchées. Que le réalisateur sache autant réussir le montage de ses mises en place et foirer celui de ses scènes d’action me laisse des plus perplexes. Mais le film a ses moments d’éclats et, s’il s’avère très inégal, il vaut certainement la vision.
             Aurélien Daimé

 

 

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