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30.09.2007

La transmission de la faute

En notre époque où il est de bon ton de fustiger les crimes des religions à travers les âges, de rejeter sur nos pères la faute de la collaboration, de la colonialisation, de l'esclavage, comme si nous étions purs de toute violence, comme si nous pouvions nous permettre de regarder l'histoire de haut parce que nous arrivons après, il est nécessaire de se rappeller ce que disait déjà René Girard en 1978, dans Des choses cachées depuis la fondation du monde :

"Jésus sait bien que les Pharisiens n'ont pas tué eux-mêmes de prophètes, pas plus que les chrétiens n'ont tué eux-mêmes Jésus. Il est dit des Pharisiens qu'il sont les fils de ceux qui ont tué (Mt 23, 31). Il s'agit là non d'une transmission héréditaire mais d'une solidarité spirituelle et intellectuelle qui s'accomplit, chose remarquable, par l'intermédiaire d'une répudiation éclatante, analogue à la répudiation du judaïsme par les "chrétiens". Les fils croient se désolidariser des pères en les condamnant, c'est-à-dire en rejetant le meurtre loin d'eux-mêmes. De ce fait même, ils imitent et répètent leurs pères sans le savoir. Ils ne comprennent pas que dans le meurtre des prophètes il s'agissait déjà de rejeter la violence loin de soi. Leurs fils restent donc gouvernés par la structure mentale engendrée par le meurtre fondateur. Toujours en effet ils disent:

Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour verser le sang des prophètes (Mt 23, 30)

C'est dans la volonté de rupture, paradoxalement, que s'accomplit, chaque fois, la continuité des pères et des fils."

 

25.09.2007

Properce son sang froid (Infidélités romaines II)

"Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Dès qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui demande de fuir le luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré lui-même à plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend, il ne se rend qu'au matin auprès d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve endormie, elle est longtemps sans que tout le bruit qu'il fait, sans que ses caresses mêmes la réveillent; elle ouvre enfin les yeux et lui fait les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher de Cinthie; il fait à cet ami l'éloge de sa beauté, de ses talents. Il est menacé de la perdre: elle part avec un militaire; elle va suivre les camps, elle s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point, il pleure, il fait des voeux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point de la maison qu'il a quittée; il ira au-devant des étrangers qui l'auront vue; il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est touchée de tant d'amour. Elle quitte le soldat et reste avec le poète. Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur est bientôt troublé par de nouveaux accès de jalousie, interrompu par l'éloignement et l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que d'elle. Ses infidélités passées lui en font craindre de nouvelles. La mort ne l'effraye pas, il ne craint que de perdre Cinthie; qu'il soit sûr qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.

"Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré de son amour, mais bientôt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa maîtresse, de sa beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour le chant, la poésie et la danse, tout redouble et justifie son amour. Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se déshonore dans toute la ville par des avantures d'un tel éclat, que Properce ne peut plus l'aimer sans honte. Il en rougit, mais il ne peut se détacher d'elle. Il sera son amant, son époux; jamais il n'aimera que Cinthie. Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse, il la rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Il n'en possède jamais assez, il est insatiable de plaisirs. Il faut pour le rappeler à lui-même que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi vives que si jamais il n'eût été infidèle lui-même. Il veut fuir. Il se distrait par la débauche. Il s'était enivré comme à son ordinaire. Il feint qu'une troupe d'amours le rencontre et le ramène aux pieds de Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse la table, lui jette les coupes à la tête; il trouve cela charmant. De nouvelles perfidies le forcent enfin à rompre sa chaîne; il veut partir; il va voyager dans la Grèce; il fait tout le plan de son voyage, mais il renonce à ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de ses rivaux; mais une maladie vient la saisir, elle meurt. Elle lui reproche ses infidélités, ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à ses derniers moments, et jure qu'elle-même, malgré les apparences, lui fut toujours fidèle. Telles sont les moeurs et et les aventures de Properce et de sa maîtresse; telle est en abrégé l'histoire de leurs amours. Voilà la femme qu'une âme comme celle de Properce fut réduite à aimer."

Id.

Ovide affectif (Infidélités romaines I)

"Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari; quels signes ils doivent se faire, devant lui et devant le monde, pour s'entendre et n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près; bientôt des querelles, et ce qu'on n'attendait pas d'un homme aussi galant qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques, au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or, à un vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé: il maudit ses tablettes qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient un plus heureux: il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas interrompre son bonheur.

"Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour toutes les femmes. Un instant après Corinne est aussi infidèle: il ne peut supporter l'idée qu'il lui a donné des leçons dont elle profite avec un autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte en femme plus colère que tendre; elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui jure qu'il n'en est rien, et il écrit à cette esclave; et tout ce qui avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir? Quels indices les ont trahis? Il demande à la jeune esclave un nouveau rendez-vous. Si elle le lui refuse, il menace de tout avouer à Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu après, c'est Corinne seule qui l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe comme si c'était sa première victoire. Après quelques incidents que pour plus d'une raison il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop facile. Il n'est plus jaloux; cela déplaît à l'amant qui le menace de quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le mari lui obéit trop; il fait si bien surveiller Corinne qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se plaint de cette surveillance qu'il a provoquée, mais il saura bien la tromper; par malheur, il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités de Corinne recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si publiques que la seule grâce qu'Ovide lui demande, c'est qu'elle prenne quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins évidemment ce qu'elle est. Telles furent les moeurs d'Ovide et de sa maîtresse, tel est le caractère de leurs amours."

Guinguené, cité par Stendhal, in De L'Amour (c'est nous qui soulignons)

Voilà de quoi faire passer l'excellente série Rome pour un bac à sable! 

Quelques erreurs à propos du roman policier

Voici le deuxième texte consacré par Chesterton au roman policier - soulignons en passant la modernité du propos de notre auteur, qui ne prend pas de pincettes avec la manie, qui s'étale de nos jours aussi bien dans les rayons des librairies que sur les plateaux télévisés, des manuels de vie et autres méthodes de coaching, ne prônant jamais rien que la soumission à un modèle imposé de la réussite, n'étant en leur fond rien moins que profondément conservateurs, assurant par là la position de domination de petits maîtres, dont l'exercice de la parole ne constitue rien moins que la garantie du caractère performatif de leur discours. Devant cette nouvelle forme de la sophistique, Chesterton, qui en réalité s'attaquera plus profondément au problème dans les textes suivants, ne l'effleurant qu'ici, légitime sa position de façon assez singulière, puisque ce sera non pas la réussite dans l'écriture des romans policiers qui justifiera son discours, mais bien l'échec devant celle-ci. Il ne s'agira donc pas de donner une technique toute faite pour écrire du policier, mais plutôt de dessiner, en creux, les formes du policier qui se dessinent à partir de cet échec (échec très relatif dans le cas de Chesterton, quand on sait les beaux textes policiers dont il est à l'origine).

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QUELQUES ERREURS A PROPOS DU ROMAN POLICIER

Le fait est bien connu : les gens qui n’ont jamais rien réussi finissent par écrire des méthodes pour réussir ; et je ne vois rien qui empêche d’appliquer ce principe à la réussite dans l’écriture des romans policiers aussi bien qu’à des professions plus basses et moins glorieuses. 

Avant de proposer la moindre critique au sujet du roman policier, je dois en toute justice avouer avoir moi-même écrit quelques unes des pires histoires policières du monde. Mais, si je suis parvenu aux plus mauvais résultats, je peux très bien revendiquer les motifs les plus nobles, car j’ai agi uniquement en suivant le principe divin de la Règle d’Or. J’ai fait aux autres ce que j’aurais aimé qu’ils me fassent. Je les ai pourvus de nouvelles histoires traitant de crime, dans le faible espoir qu’on me donne en retour plus d’histoires de crime. J’ai jeté mon énigme à l’eau, pour ainsi dire, espérant qu’elle me revienne après de nombreux jours, avec un titre totalement différent et une histoire bien meilleure. Dans le roman policier la division il y a une division stricte tracée entre le lecteur et le romancier. Peut-être peut-on laisser entendre que la partie la plus lourde du travail incombe au lecteur. C’est peut-être vrai, particulièrement dans ces tristes exemples auxquels j’ai fait allusion d’une façon sinistre. Mais, de toute façon, cette distinction existe dans la nature même du roman policier. Si vous l’écrivez, vous ne pouvez pas le lire. Si vous voulez le lire, il serait peu judicieux que vous l’écriviez. Il est évident que je ne peux être abasourdi par une révélation finale que j’avais prévue au tout début ; que je ne peux être perplexe ni curieux en ce qui concerne la dissimulation de quelque chose que je m’emploie moi-même à dissimuler. Je ne peux pas me renverser de surprise en apprenant que l’évêque était le criminel, si j’ai moi-même minutieusement déguisé le criminel sous la robe d’un évêque. Le poète peut chanter sa chanson, mais l’écrivain à sensation ne peut être secoué par ce qui est fait pour secouer.

Néanmoins, je suis sur le point d’établir des dogmes du roman policier, moitié parce que je vois partout les publicités pour l’adaptation théâtrale d’une des meilleures histoires policières, Le Mystère de la Chambre jaune, moitié parce que je viens de relire cette excellente histoire française sous sa forme originale. Je n’ai pas vu la pièce elle-même, mais j’ai entendu dire que c’était une grande réussite, bien qu’il ne s’ensuive nullement, de par la nature du problème, qu’une bonne histoire policière fera une bonne pièce de théâtre. En effet, l’une et l’autre sont, dans l’abstrait, presque antagonistes. Les deux méthodes de dissimulation sont exactement contraires, car le drame dépend de ce qu’on a appelé ironie grecque – c’est-à-dire de la connaissance du public, et non pas de son ignorance. Dans l’histoire policière c’est le héros (ou le méchant) qui sait, et la personne extérieure qui est trompée. Dans le drame c’est la personne extérieure (ou le spectateur) qui sait, et le héros qui est trompé. Dans l’une ce sont les acteurs qui gardent le secret, dans l’autre les spectateurs. Toutefois, l’entreprise a réussi dans un ou deux cas, et très probablement dans celui-ci aussi. Mais la relecture de l’histoire elle-même, ainsi que de quantités d’histoires moins bonnes du même genre, m’a poussé à lancer quelques suggestions générales sur les véritables principes de cette forme populaire d’art. Je n’entends parler pas d’une manière supérieure des histoires inférieures. J’aime beaucoup les inepties ; j’en ai lu beaucoup – j’en ai aussi écrit beaucoup. Mais même dans ce rayon il y a inepties et inepties ; et nous serions peut-être plus facilement amusés si nos fantaisistes les plus futiles savaient comment nous amuser. Et il y a certaines erreurs sur la nature d’un véritable roman policier que je perçois comme étant aussi communes aux écrivains qu’à leurs lecteurs. Mais je dois expliquer que c’est dans le caractère relativement fier et honorable du lecteur de ces histoires, et non dans l’aptitude plus basse et plus servile de celui qui les écrit, que je me risque à mentionner de telles erreurs.

Tout d’abord, il y a évidemment une idée très générale selon laquelle l’objet de l’écrivain de policier est de dérouter le lecteur. Or, rien n’est plus facile que de dérouter le lecteur, au sens de décevoir le lecteur. Il y a beaucoup d’histoires réussies et largement diffusées dont le principe consiste simplement à retirer l’information au moyen de péripéties. La gouvernante bulgare est sur le point d’expliquer la vraie raison pour laquelle elle s’est cachée avec un fusil chargé à l’intérieur du grand piano, quand un Chinois saute par la fenêtre et la décapite avec un yatagan ; et cette interruption futile permet de différer l’élucidation de toute l’histoire. C’est donc une affaire assez simple de remplir de nombreux volumes d’aventures palpitantes de ce genre, sans permettre au lecteur de faire un pas en direction de l’explication. Ce que les principes fondamentaux de ce type de fiction ne permettent pas de justifier. Non pas simplement que ce ne soit pas artistique. Mais ce n’est pas vraiment excitant. Il leur faut quelque chose pour que les gens s’excitent ; et à ce stade d’ignorance le lecteur n’a rien sur quoi s’exciter. Les gens sont transportés quand ils savent quelque chose, or selon ce principe ils ne savent rien. Le véritable but du roman policier n’est pas de dérouter le lecteur, mais d’éclairer le lecteur ; mais de l’éclairer d’une manière telle que chaque partie successive de la vérité arrive comme une surprise. En cela, comme dans des mystères d’un genre plus noble, le but de la véritable mystique n’est pas simplement de mystifier, mais d’illuminer. Le but n’est pas l’obscurité, mais la lumière ; mais la lumière sous forme d’éclair.

Puis il y a l’erreur banale de réduire tous les personnages à des stéréotypes ambulants – pas tant parce que le romancier n’est pas assez intelligent pour décrire de vrais personnages que parce qu’il pense réellement qu’il faut laisser la caractérisation à un genre de littérature irréel. En d’autres termes, il fait la chose qui est destructrice dans chaque domaine de l’existence – il méprise le travail qu’il est en train d’accomplir. Mais la méthode est fatale pour cet objet mécanique, même si on ne le considère que comme un objet mécanique. Nous ne pouvons même pas être transportés adéquatement par le serment prêté par une société secrète entière d’assassins d’obtenir la mort d’un casse-pieds dont il est évident qu’il vaudrait mieux qu’il soit mort. De même que pour que le romancier se permette de tuer des gens, il est d’abord nécessaire qu’il les fasse vivre. En fait, nous pouvons très bien ajouter le principe général selon lequel le plus vif intérêt d’une histoire policière ne consiste pas du tout en ses péripéties. Les histoires de Sherlock Holmes sont de très bons modèles de travail du type d’énigme populaire professionnelle. Leur meilleur passage est la comédie des échanges entre Holmes et Watson ; et cela pour la solide raison psychologique que ce sont des personnages avant tout, encore que ce ne soient pas du tout des acteurs.

Mais si je me risque à faire ce reproche au romancier populaire, je dois le mettre en équilibre avec un reproche similaire quoique plus grave adressé au romancier psychologique. Le conteur à sensation crée en effet des personnages sans intérêt, puis essaie de les rendre intéressants en les tuant. Mais le romancier intellectuel gaspille cependant plus tristement encore son talent, car il crée des personnages intéressants, mais ne les tue pas. Ce dont je me plains chez l’artiste de fiction sophistiqué et analytique est qu’il décrit quelque personnage subtil, plein d’humeurs et de doutes modernes ; qu’il sacrifie toute son imagination à rendre chaque belle nuance du sentiment et la philosophie du sceptique ou de l’amour libre. Et là, quand le héros en question est toujours en vie à la fin et sur le point d’être tué, quand dans les moindres détails de sa personnalité il exige et réclame, et même crie tout haut pour être tué, le romancier ne se résout pas à le tuer. Grave perte d’une belle opportunité, et erreur que j’espère voire le futur rectifier.

(Errors about Detective Stories)

In Illustrated London News

Traduit de l'anglais par Aurélien Daimé

 

L'amour à la tangente

"Geoffroy de Rudel, de Blaye, fut un très grand gentilhomme, prince de Blaye, et il devint amoureux de la princesse de Tripoli, sans la voir, pour le grand bien et pour la grande courtoisie qu'il entendit dire d'elle des pèlerins qui venaient d'Antioche; et fit pour elle beaucoup de belles chansons, avec de bons airs et de chétives paroles; et, par volonté de la voir, il se croisa et se mit en mer pour aller vers elle. Et advint qu'en le navire le prit une très grande maladie, de telle sorte que ceux qui étaient avec lui crûrent qu'il fut mort, mais tant firent qu'ils le conduisirent à Tripoli, dans une hôtellerie, comme un homme mort. On le fit savoir à la comtesse, et elle vint à son lit et le prit entre ses bras. Il sut qu'elle était la comtesse, il recouvra le voir, l'entendre, et il loua Dieu, et lui rendit grâce qu'il lui eût soutenu la vie jusqu'à ce qu'il l'eût vue. Et ainsi il mourut dans les bras de la comtesse, et elle le fit honorablement ensevelir dans la maison du Temple à Tripoli. Et puis en ce même jour elle se dit religieuse, pour la douleur qu'elle eut de lui et de sa mort."

Stendhal, De l'Amour

24.09.2007

Retour de monnaie

"L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique elle-même."

Stendhal, De l'Amour

 

 

20.09.2007

Le chantage émotionnel

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" Une des vérités fondamentales que les gens oublient souvent, en ce qui concerne l'intelligence, songea Ashley, c'est qu'elle dote ses détenteurs d'une perspicacité plus grande et d'instincts plus acérés que ceux des autres. Les personnes stupides se bercent de l'illusion de pouvoir compenser leur manque d'intelligence par des sentiments ou une intuition refusée aux grosses têtes. Balivernes, estimait Ashley. C'était précisément ces croyances-là qui enfonçaient les gens stupides dans leur bêtise. En vérité, les gens intelligents disposent d'infiniment plus de ressources pour effectuer ces liens de connexion que l'on nomme intuition. Qu'est-ce que l'intelligence, après tout, sinon la faculté de pouvoir déchiffrer les événements? Les Romains, comme beaucoup d'autres choses, l'aveaient bien mieux compris que les Anglo-Saxons."

Stephen Fry, L'Ile du Dr Mallo (traduction idiote du bien plus drôle "The Stars' Tennis Balls", le roman n'ayant presque rien à voir avec celui de Wells), pp 62-63, Belfond.

18.09.2007

Soopytwist!

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De la Nouvelle Langue Française

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Depuis plus de deux ans, Arouet le Jeune est l’hôte du site Nouvelle Langue Française, qu’il a nourri de plusieurs centaines de contributions riches et régulières. Voici désormais une centaine de ses articles réunis sous la forme d’un glossaire et publié par les éditions Muychkine, un nouvel éditeur indépendant et soucieux de montrer que la pensée critique n’est pas encore morte en France.

Quatrième de couverture :

" L'Allemagne nazie a eu la LTI (Lingua Tertii Imperii); la Russie soviétique, la TFT (toufta); le communisme et les pays où il a régné, la novlangue; les organisations socialistes ou autres, la langue de bois; la France a aujourd'hui sa NLF ou Nouvelle Langue Française, la camisole de force des bien pensants qui, en nous imposant des mots frelatés, veulent nous interdire de saisir le réel et de le penser.

La langue est aussi un champ de bataille.

Il existe un phénomène inquiétant car à peine sensible. Ce sont les changements de sens, soit qu’ils sont liés à la vie de l’esprit et à la culture, soit qu’ils se rapportent à des principes publics ou des valeurs privées. Les sens anciens peu à peu s’effacent et disparaissent ; de nouveaux sens s’y substituent, sans que les locuteurs en aient une claire connaissance.

En France, dans notre beau pays libre, démocratique, laïque, etc. comme dans l’ancienne URSS ou dans l’actuelle Corée du Nord, des membres d’institutions savantes mettent en circulation des mots dont la seule raison d’être est de cacher les réalités du monde, surtout celles qui sont désagréables. Ainsi, se forme une nouvelle langue française ou NLF.

Il est possible de la décrire. L’objectif de ce glossaire est d’en rendre compte à travers une étude érudite aussi bien que polémique de la perversion du sens des mots. "

C’est en philologue qu’Arouet analyse jour après jour l’évolution du sens des mots et leur dérive au service d’une langue idéologisée n’ayant rien à envier à la novlangue décrite par Orwell il y a quelques décennies. Il s’agit d’exhumer le réel que ces mots tentent de toute force d’évacuer pour y substituer une vision du monde bien-pensante et dénuée de la négativité inhérente à la vie.

Au programme de ce volume de 260 pages, outre une préface inédite, l’on pourra retrouver une centaine d'articles.

Comment se le procurer ?

Sur Internet via le site Price Minister: http://www.priceminister.com/

On peut se le procurer dans les librairies suivantes :

Librairie L'Harmattan
35, rue Basse,
59000 Lille

Librairie La Pléïade
11, rue des Martyrs
76500 Elbeuf sur Seine

Librairie des Signes
17, rue Pierre Sauvage
60200 Compiègne

Ou en envoyant un chèque de 18 euros TTC par volume commandé à l’ordre d’Aurélien Daimé, au 30 bis, rue des Sablons, 60200 Compiègne. Les frais de port sont inclus dans le prix.

Pour tout renseignement, veuillez contacter Aurélien Daimé, soit par téléphone (06.81.13.94.01 ou 03.44.20.49.56), soit par mail (aurelien.daime@edhec.com)

Défense du roman policier

Voici le premier d’une série de six textes consacrés par le créateur du père Brown au genre policier.

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DEFENSE DU ROMAN POLICIER



Si l’on veut saisir l’authentique raison psychologique à la popularité des romans policiers, il nous faut nous débarrasser de beaucoup de formules simples. Il n’est pas vrai, par exemple, que la populace préfère la mauvaise littérature à la bonne, et veuille bien des histoires policières parce qu’elles sont de la mauvaise littérature. La simple absence de finesse artistique ne rend pas un livre populaire. Le Guide des trains de Bradshaw a beau contenir peu d’éléments de comédie psychologique, on ne rit pas aux éclats en le lisant à haute voix les soirs d’hiver. Si on lit les romans policiers avec plus d’exubérance que les horaires de train, c’est certainement parce qu’ils sont plus artistiques. Heureusement beaucoup de bons livres ont été populaires, beaucoup de mauvais aussi, et encore plus heureusement, impopulaires. Une bonne histoire policière sera probablement même plus populaire qu’une mauvaise. Le problème dans cette affaire, c’est que beaucoup de gens ne se rendent pas compte qu’il existe des choses comme une bonne histoire policière : pour eux cela revient à parler d’un gentil diable. Ecrire l’histoire d’un cambriolage est en sorte, à leur yeux, une façon spirituelle de le commettre. Pour les personnes d’une sensibilité assez faible cela est plutôt naturel ; il faut avouer que beaucoup d’histoires policières sont autant remplies de crimes scandaleux qu’une pièce de Shakespeare.


Il y a cependant, entre une bonne et une mauvaise histoire policière autant, si ce n’est plus, de différence qu’il n’y en a entre une bonne et une mauvaise épopée. Non seulement l’histoire policière est une forme d’art parfaitement légitime, mais elle a certains avantages réels et précis en tant qu’agent du bien public.


Le premier mérite essentiel d’une histoire policière réside en cela, qu’elle est la plus ancienne et la seule forme de littérature populaire dans laquelle s’exprime quelque sens de la poésie de la vie moderne. Les hommes ont vécu entre des montagnes puissantes et des forêts éternelles pendant des siècles avant de se rendre compte qu’elles étaient poétiques ; on peut raisonnablement en déduire que quelques uns de nos descendants verront peut-être les tuyaux de cheminée comme aussi riches en pourpre que le sommet des montagnes, et trouveront les réverbères aussi vieux et naturels que les arbres. De cette prise de conscience de la grande ville elle-même comme quelque chose de sauvage et d’évident, l’histoire policière est certainement l’Iliade. Personne ne peut avoir manqué de remarquer que dans ces histoires le héros ou l’enquêteur traverse Londres avec quelque chose de la solitude et de la liberté d’un prince dans un conte de fées, qu’au cours de cet inestimable trajet l’occasionnel omnibus endosse les couleurs primitives d’un vaisseau féerique. Les lumières de la ville commencent à rougeoyer comme d’innombrables yeux de gnome, puisqu’elles sont les gardiennes de quelque secret, quoique rudimentaire, connu de l’écrivain mais pas du lecteur. Chaque virage de la route est comme un doigt pointé sur lui ; chaque horizon fantastique de tuyaux de cheminée semble indiquer frénétiquement d’un ton moqueur la signification du mystère.


Cette prise de conscience de la poésie de Londres n’est pas rien. Une ville est, à proprement parler, même plus poétique que la campagne, car alors que la Nature est un chaos de forces inconscientes, une ville en est un de forces conscientes. La coiffe d’une fleur ou la forme du lichen peuvent être ou non des symboles significatifs. Mais il n’y a pas de pierre dans la rue ou de brique dans le mur qui ne soient un symbole délibéré – le message d’un homme, comme s’il s’agissait d’un télégramme ou d’une carte postale. La rue la plus étroite possède, dans chacun de ses brigands et dans chaque détour, l’âme de quelqu’un qui l’a construite, peut-être depuis longtemps enterré. Chaque brique comporte un hiéroglyphe humain comme si elle était une brique sculptée de Babylone ; chaque tuile du toit est un document aussi instructif que si elle était une ardoise couverte d’additions et de soustractions. Toute chose qui tend, même sous la forme fantastique des minuties de Sherlock Holmes, à revendiquer ce charme du détail dans la civilisation, à souligner cet insondable caractère humain dans les silex et les carreaux, est une bonne chose. Il est bon que l’homme du commun tombe dans l’habitude de regarder avec imagination dix hommes dans la rue même si c’est seulement pour que le hasard fasse du onzième un voleur célèbre. Nous pouvons rêver que peut-être il sera possible que Londres ait un autre charme qui soit supérieur, que les âmes des hommes vivent des aventures plus étranges que leurs corps, et qu’il serait plus difficile et plus excitant de traquer leurs vertus que leurs crimes. Mais puisque nos grands écrivains (à l’exception admirable de Stevenson) refusent de décrire cet état d’âme exaltant du moment où les yeux de la grande ville, tels les yeux d’un chat, commencent à enflammer l’obscurité, nous devons reconnaître un juste mérite à la littérature populaire qui, au milieu d’un babil de pédanterie et de préciosité, refuse de considérer le présent comme prosaïque ou le banal comme une banalité. L’art populaire fut intéressé en toute époque par les usages contemporains et le déguisement ; il a habillé les foules autour de la Crucifixion du costume des gentilshommes florentins ou des bourgeois flamands. Au siècle dernier c’était la coutume des acteurs éminents de jouer Macbeth avec une perruque poudrée et manchettes. Combien sommes-nous éloignés à notre époque de cette conviction que la poésie de notre propre vie et de nos coutumes peuvent facilement être conçues par quiconque choisit d’imaginer un tableau d’Alfred le Grand faisant cuire un gâteau habillé en culotte de touriste, ou une représentation de Hamlet où le prince apparaissait en redingote, avec une bande de crêpe autour du chapeau. Mais cet instinct qui nous fait regarder en arrière avec l’âge, comme la femme de Lot, ne pouvait pas durer éternellement. Une littérature populaire et grossière des possibilités romanesques de la cité moderne était forcée de surgir. Elle a surgi dans les histoires policières populaires, aussi rude et rafraîchissante que les ballades de Robin des Bois.


Les histoires policières remplissent encore également un autre emploi excellent . Alors que c’est la tendance invariable du Vieil Adam de se rebeller contre une chose aussi universelle et automatique que la civilisation, de prêcher la rupture et la rébellion, le roman de l’activité policière permet de garder à l’esprit le fait que la civilisation elle-même est la plus scandaleuse des ruptures et la plus romantique des rébellions. En traitant des sentinelles qui veillent pour protéger les avant-postes de la société, il a tendance à nous rappeler que nous vivons dans un camp armé, livrant une guerre à un monde chaotique, et que les criminels, les enfants du chaos, ne sont rien d’autre que les traîtres à nos portes. Quand le détective d’un roman policier se retrouve seul, et qu’assez stupidement, il se montre courageux au milieu des couteaux et des poings d’un repaire de brigands, il sert certainement à nous rappeler que c’est l’instrument de la justice sociale qui est la personnalité originale et poétique ; alors que les cambrioleurs et les bandits de grand chemin sont seulement de vieux conservateurs cosmiques, satisfaits de la respectabilité immémoriale des singes et des loups. La force du roman de la police est ainsi d’être le roman total de l’homme. Il s’appuie sur la conscience que la morale est la plus sombre et la plus audacieuse des conspirations. Elle nous rappelle que tout l’encadrement policier silencieux et discret par lequel nous sommes gouvernés n’est qu’une errance de chevalier victorieuse.

(A Defence of Detective Stories)


In The Defendant


Traduit de l’anglais par Aurélien Daimé

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