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18.09.2007
Défense du roman policier
Voici le premier d’une série de six textes consacrés par le créateur du père Brown au genre policier.

DEFENSE DU ROMAN POLICIER
Si l’on veut saisir l’authentique raison psychologique à la popularité des romans policiers, il nous faut nous débarrasser de beaucoup de formules simples. Il n’est pas vrai, par exemple, que la populace préfère la mauvaise littérature à la bonne, et veuille bien des histoires policières parce qu’elles sont de la mauvaise littérature. La simple absence de finesse artistique ne rend pas un livre populaire. Le Guide des trains de Bradshaw a beau contenir peu d’éléments de comédie psychologique, on ne rit pas aux éclats en le lisant à haute voix les soirs d’hiver. Si on lit les romans policiers avec plus d’exubérance que les horaires de train, c’est certainement parce qu’ils sont plus artistiques. Heureusement beaucoup de bons livres ont été populaires, beaucoup de mauvais aussi, et encore plus heureusement, impopulaires. Une bonne histoire policière sera probablement même plus populaire qu’une mauvaise. Le problème dans cette affaire, c’est que beaucoup de gens ne se rendent pas compte qu’il existe des choses comme une bonne histoire policière : pour eux cela revient à parler d’un gentil diable. Ecrire l’histoire d’un cambriolage est en sorte, à leur yeux, une façon spirituelle de le commettre. Pour les personnes d’une sensibilité assez faible cela est plutôt naturel ; il faut avouer que beaucoup d’histoires policières sont autant remplies de crimes scandaleux qu’une pièce de Shakespeare.
Il y a cependant, entre une bonne et une mauvaise histoire policière autant, si ce n’est plus, de différence qu’il n’y en a entre une bonne et une mauvaise épopée. Non seulement l’histoire policière est une forme d’art parfaitement légitime, mais elle a certains avantages réels et précis en tant qu’agent du bien public.
Le premier mérite essentiel d’une histoire policière réside en cela, qu’elle est la plus ancienne et la seule forme de littérature populaire dans laquelle s’exprime quelque sens de la poésie de la vie moderne. Les hommes ont vécu entre des montagnes puissantes et des forêts éternelles pendant des siècles avant de se rendre compte qu’elles étaient poétiques ; on peut raisonnablement en déduire que quelques uns de nos descendants verront peut-être les tuyaux de cheminée comme aussi riches en pourpre que le sommet des montagnes, et trouveront les réverbères aussi vieux et naturels que les arbres. De cette prise de conscience de la grande ville elle-même comme quelque chose de sauvage et d’évident, l’histoire policière est certainement l’Iliade. Personne ne peut avoir manqué de remarquer que dans ces histoires le héros ou l’enquêteur traverse Londres avec quelque chose de la solitude et de la liberté d’un prince dans un conte de fées, qu’au cours de cet inestimable trajet l’occasionnel omnibus endosse les couleurs primitives d’un vaisseau féerique. Les lumières de la ville commencent à rougeoyer comme d’innombrables yeux de gnome, puisqu’elles sont les gardiennes de quelque secret, quoique rudimentaire, connu de l’écrivain mais pas du lecteur. Chaque virage de la route est comme un doigt pointé sur lui ; chaque horizon fantastique de tuyaux de cheminée semble indiquer frénétiquement d’un ton moqueur la signification du mystère.
Cette prise de conscience de la poésie de Londres n’est pas rien. Une ville est, à proprement parler, même plus poétique que la campagne, car alors que la Nature est un chaos de forces inconscientes, une ville en est un de forces conscientes. La coiffe d’une fleur ou la forme du lichen peuvent être ou non des symboles significatifs. Mais il n’y a pas de pierre dans la rue ou de brique dans le mur qui ne soient un symbole délibéré – le message d’un homme, comme s’il s’agissait d’un télégramme ou d’une carte postale. La rue la plus étroite possède, dans chacun de ses brigands et dans chaque détour, l’âme de quelqu’un qui l’a construite, peut-être depuis longtemps enterré. Chaque brique comporte un hiéroglyphe humain comme si elle était une brique sculptée de Babylone ; chaque tuile du toit est un document aussi instructif que si elle était une ardoise couverte d’additions et de soustractions. Toute chose qui tend, même sous la forme fantastique des minuties de Sherlock Holmes, à revendiquer ce charme du détail dans la civilisation, à souligner cet insondable caractère humain dans les silex et les carreaux, est une bonne chose. Il est bon que l’homme du commun tombe dans l’habitude de regarder avec imagination dix hommes dans la rue même si c’est seulement pour que le hasard fasse du onzième un voleur célèbre. Nous pouvons rêver que peut-être il sera possible que Londres ait un autre charme qui soit supérieur, que les âmes des hommes vivent des aventures plus étranges que leurs corps, et qu’il serait plus difficile et plus excitant de traquer leurs vertus que leurs crimes. Mais puisque nos grands écrivains (à l’exception admirable de Stevenson) refusent de décrire cet état d’âme exaltant du moment où les yeux de la grande ville, tels les yeux d’un chat, commencent à enflammer l’obscurité, nous devons reconnaître un juste mérite à la littérature populaire qui, au milieu d’un babil de pédanterie et de préciosité, refuse de considérer le présent comme prosaïque ou le banal comme une banalité. L’art populaire fut intéressé en toute époque par les usages contemporains et le déguisement ; il a habillé les foules autour de la Crucifixion du costume des gentilshommes florentins ou des bourgeois flamands. Au siècle dernier c’était la coutume des acteurs éminents de jouer Macbeth avec une perruque poudrée et manchettes. Combien sommes-nous éloignés à notre époque de cette conviction que la poésie de notre propre vie et de nos coutumes peuvent facilement être conçues par quiconque choisit d’imaginer un tableau d’Alfred le Grand faisant cuire un gâteau habillé en culotte de touriste, ou une représentation de Hamlet où le prince apparaissait en redingote, avec une bande de crêpe autour du chapeau. Mais cet instinct qui nous fait regarder en arrière avec l’âge, comme la femme de Lot, ne pouvait pas durer éternellement. Une littérature populaire et grossière des possibilités romanesques de la cité moderne était forcée de surgir. Elle a surgi dans les histoires policières populaires, aussi rude et rafraîchissante que les ballades de Robin des Bois.
Les histoires policières remplissent encore également un autre emploi excellent . Alors que c’est la tendance invariable du Vieil Adam de se rebeller contre une chose aussi universelle et automatique que la civilisation, de prêcher la rupture et la rébellion, le roman de l’activité policière permet de garder à l’esprit le fait que la civilisation elle-même est la plus scandaleuse des ruptures et la plus romantique des rébellions. En traitant des sentinelles qui veillent pour protéger les avant-postes de la société, il a tendance à nous rappeler que nous vivons dans un camp armé, livrant une guerre à un monde chaotique, et que les criminels, les enfants du chaos, ne sont rien d’autre que les traîtres à nos portes. Quand le détective d’un roman policier se retrouve seul, et qu’assez stupidement, il se montre courageux au milieu des couteaux et des poings d’un repaire de brigands, il sert certainement à nous rappeler que c’est l’instrument de la justice sociale qui est la personnalité originale et poétique ; alors que les cambrioleurs et les bandits de grand chemin sont seulement de vieux conservateurs cosmiques, satisfaits de la respectabilité immémoriale des singes et des loups. La force du roman de la police est ainsi d’être le roman total de l’homme. Il s’appuie sur la conscience que la morale est la plus sombre et la plus audacieuse des conspirations. Elle nous rappelle que tout l’encadrement policier silencieux et discret par lequel nous sommes gouvernés n’est qu’une errance de chevalier victorieuse.
(A Defence of Detective Stories)
In The Defendant
Traduit de l’anglais par Aurélien Daimé
11:05 Publié dans Chesterton | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : chesterton, roman policier



Commentaires
Bravo bravo!!
Un blog pertinent et audiacieux.
Tout ceci est rondement mené!
Ecrit par : liloula | 26.09.2007
Les commentaires sont fermés.