04.12.2007
Nouvelle interview d'Arouet Le Jeune, par Raphaël Dargent : autour de la Nouvelle Langue Française 2
Raphaël Dargent. – Votre ouvrage s’intéresse à un phénomène essentiel que les défenseurs de la France, et au-delà les défenseurs de la liberté de l’esprit, se doivent en effet de mettre au jour et d’analyser : ce phénomène est celui de la perversion de la langue française – vous parlez de NLF, nouvelle langue française. Pour révéler cette dénaturation de la langue, son travestissement, vous comparez les définitions du Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré, rédigé entre 1863 et 1872 et celles du Trésor de la langue française écrit par nos modernes lexicographes et linguistes entre 1972 et 1994. La comparaison est éclairante : le sens commun et populaire de certains mots a considérablement varié, au bénéfice le plus souvent d’une lecture idéologique de ceux-ci. Comment expliquer ce phénomène qui s’établit sur un peu plus d’un siècle, de la fin du XIXe siècle au début du XXIe ?
Arouet le Jeune. - J’ai un double objet d’étude : la langue et les dictionnaires ou, plus exactement, la langue, telle qu’elle peut être saisie ou se donne à voir dans les dictionnaires publiés au cours des quatre derniers siècles : Nicot en 1606, Richelet en 1680, Furetière en 1690, Féraud en 1788, les éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à aujourd’hui, le Dictionnaire universel de Trévoux (1704, 1721, 1771), L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77) et le Trésor de la Langue française (1972-94). Nos concitoyens ont une confiance aveugle dans les dictionnaires. A mon sens, ils ont tort. Il suffit de comparer la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française et le Dictionnaire universel publié en 1690 (déloyalement, ont jugé les académiciens) par Furetière, membre de l’Académie française (ou bien le Dictionnaire de Trévoux et l’Encyclopédie : l’un rédigé par des jésuites et des religieux, l’autre par les hommes des Lumières, rationalistes et sourdement hostiles au christianisme), pour prendre conscience que les auteurs de dictionnaires, à cause des choix, conscients ou non, qu’ils font, de la conception qu’ils ont de la langue, de l’idée qu’ils se font d’un dictionnaire, peuvent restituer différemment la même langue, et parfois dans des proportions si divergentes que l’on est en droit de se demander si la langue restituée, décrite, analysée, en dépit du nom qu’elle porte – langue française - est une ou est la même d’un dictionnaire à l’autre ou même si cette langue a une identité. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, la langue française apparaît relativement stable, en dépit de l’évolution qu’elle subit et que les académiciens notent : en tout cas, elle conserve une identité, elle ne semble pas être devenue une autre langue. Le Dictionnaire de Littré date de la seconde moitié du XIXe siècle ; le Trésor de la Langue française de la seconde moitié du XXe siècle. Un peu plus d’un siècle les sépare. C’est peu. En théorie, ils décrivent, le plus objectivement possible (croient-ils), la langue française, mais le résultat est si différent que l’on peut se demander s’ils décrivent la même langue. Certes, leurs moyens matériels ne sont pas comparables : Littré était seul ; les linguistes du TLF sont nombreux ; Littré travaillait à la plume ; les linguistes du TLF bénéficient de dépouillements informatisés de textes innombrables ; etc. Certes aussi, la langue française a évolué au XXe siècle dans des proportions d’une ampleur inconnue jusque-là.
Depuis plus d’un siècle, est opposée à une saisie diachronique de la langue, ou historique, à travers le temps, une analyse synchronique : un état de la langue à un moment donné de son histoire. Le Trésor de la Langue française est un dictionnaire de la langue française du XIXe et du XXe siècle : il est synchronique ; certes, les limites fixées (deux siècles) sont larges ; certes aussi, l’étude synchronique est complétée par une étude diachronique dans la rubrique " étymologie et histoire " qui termine chaque article. Mais l’ambition est bien synchronique. Littré rédige un dictionnaire panchronique : il saisit la langue française, non pas telle qu’elle évolue avec le temps ou l’histoire, mais telle que les divers siècles l’ont façonnée. Il saisit la langue, hors des " états " qui ont été les siens au cours de l’histoire : certes, c’est surtout la langue des XVIIe, XVIIIe et du début du XIXe siècle qu’il saisit, mais aussi, dans une partie improprement nommée " historique ", les emplois de la langue du XIe au XVIe siècle. C’est cette ambition qui est la mienne : saisir la langue dans tous ses états, en utilisant tous les dictionnaires disponibles, en particulier ceux qui forment une " série " (les neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française, par exemple), ou, pour dire les choses en termes de géologie, dans toutes ses strates, tout en sachant qu’aucune de ces strates n’est imperméable et que le sens, parti des strates les plus anciennes, traverse les strates historiques pour nourrir, vivifier, informer les strates actuelles.
Les linguistes enseignent que la langue est une structure faite d’unités de divers niveaux, emboîtées les unes dans les autres ; une structure qui a ses propres lois et des lois propres qui régissent son évolution et qui s’appliquent aveuglément, hors de toute volonté humaine. Les locuteurs ou sujets parlants (en fait les Français) n’ont pas de prise sur cette évolution ; en vain, certains essaient de la retarder, en énonçant des règles ou en les enseignant. Or, ce que montrent les dictionnaires, quand ils sont consultés " en série " suivant l’ordre chronologique, disons de 1690 à aujourd’hui, c’est que les hommes – certains hommes : les instruits, les savants, les docteurs, etc. – sont de vrais logothètes (des législateurs de la langue) ; ils ont un pouvoir sur la langue, ils fabriquent de nombreux mots, ils " agissent " sur le sens des mots existants. Il serait fait interdiction aux hommes de régir leur propre langue et ceux-là mêmes qui énoncent le tabou sont justement ceux qui s’arrogent le droit de forcer les significations. Prenons l’exemple d’un mot qui nous semble familier et anodin, tendance. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 comme un " terme de statique et de dynamique " : " action, force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche ". C’est par ce nom qu’on a d’abord désigné la force de gravité ou la loi de la gravitation universelle de Newton. Dans L’Encyclopédie (1751-65), gravitation est glosé par tendance : " gravitation, en terme de physique, signifie proprement l’effet de la gravité ou la tendance qu’un corps a vers un autre par la force de sa gravité ". Qu’observe-t-on au XXe siècle ? Le nom tendance délaisse le domaine de la physique et des sciences exactes pour coloniser les sciences humaines et sociales et pour désigner les forces qui régissent l’homme (tendances psychologiques, inconscientes, politiques, etc.), la société (tendances à l’uniformité, de la mode, etc.), l’économie (tendances du CAC 40), la démographie, etc. Le triomphe de tendance est dû à deux causes : les spécialistes de " sciences humaines et sociales " pillent les vraies sciences pour faire savant ou se grimer en savants ; ils diffusent de l’homme une vision purement déterministe ; les lois physiques de la gravitation, qui sont universelles et auxquelles aucun corps n’échappe, régiraient l’esprit, les pulsions, le cœur, l’âme des hommes. Cette conception de l’homme est objectivement " réactionnaire ". Or elle est le fait de prétendus " progressistes ", éclairés ou illuminés (c’est selon…), qui n’exaltent en paroles la liberté que pour la nier en vérité. Voilà ce qu’apprend la NLF : ce n’est pas rien.
Raphaël Dargent. – Modifier la langue, la contourner, la retourner, la dénaturer parfois intégralement, c’est, on le sait, le propre de toutes les entreprises totalitaires. Pour justifier votre propre démarche, vous faites d’ailleurs explicitement référence dans votre préface aux travaux de Victor Klemperer quand il décryptait la LTI (Lingua Tertii Impérii ou Langue du IIIe Reich) ou à ceux de Jacques Rossi quand, dans son Manuel du Goulag, il qualifiait la langue soviétique de TFT ou toufta, sigle de trois mots russes signifiant " travail physique pénible ". Allemagne nazie, Russie soviétique, la situation de la langue en France aujourd’hui est-elle comparable ?
Arouet le Jeune. - Oui et non. Non, parce que les situations concrètes ne sont pas comparables. Il n’y a pas en France une police de la pensée comparable à celle qui a sévi en Allemagne ou en URSS (ou ailleurs), pas de censure, pas d’inquisition, pas de parti unique (encore que), pas de media uniques (encore que..), pas de terreur, comparables à ceux ou celles qui ont opprimé les Allemands, les Russes, les Polonais, les Chinois, etc. : il n’est fait obligation à personne d’employer les mots du pouvoir, même si l’emploi de tel ou tel mot, jugé impur ou déclaré tabou, peut valoir force ennuis à quelques imprudents ou à des naïfs qui n’ont pas compris la nouvelle " règle du jeu ". Nous ne sommes pas encore dans la situation décrite par Kravchenko dans J’ai choisi la liberté (1947) : " Nous autres, Communistes, dans les milieux du Parti, avions toujours grand soin d’éluder " l’horrible tragédie des régions agricoles " d’Ukraine ou de la tourner adroitement, à grand renfort d’euphémismes ronflants empruntés au sabir du Parti : nous parlions du " front paysan ", de la " menace koulak ", du " socialisme de village " ou de la " lutte des classes "... Pour n’avoir pas à nous désavouer nous-mêmes, il nous fallait bien cacher la réalité sous un camouflage de mots ".
Je suis très frappé par l’universalité du marxisme léninisme. Où qu’il se soit établi dans le monde (en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique), toujours contre la volonté des citoyens, il a transformé le pays dont il s’est emparé en vaste prison : terreur, haine religieuse, camps de concentration ou d’extermination, meurtres de masse, déplacements de population (quand le peuple dit " non ", on change de peuple), corruption, censure, bêtise, gabegie, famine, langue pervertie, etc. Partout la même cause produit les mêmes effets, quels que soient le climat, les croyances, les peuples, les substrats ethniques, etc. On peut dire ironiquement que le marxisme est bien la science qu’il a prétendu être et qu’aucune idéologie n’a atteint un tel degré de scientificité. Il n’y a donc pas de raison pour que la France soit épargnée et que les mêmes effets – mensonges institués, langue de bois, perversion du sens, dénégation du réel, idéologie officielle assénée, etc. - n’affectent pas la langue, les idées, la pensée, là où (sciences sociales, militants, associations lucratives sans but, milieux socioculturels, etc. ) cette idéologie est dominante, ayant parfois éliminé toute pensée. C’est, entre autres leçons, ce qu’apprennent les phénomènes verbaux désignés par le sigle NLF. Les faits avérés, à savoir l’emprise croissante des " sciences humaines et sociales ", des media de masse, des marchands, sur la langue, sur les significations inouïes, sur les emplois nouveaux de mots anciens, résultent de l’émergence au XIXe siècle d’une nouvelle religion, sociale, solidaire, immanente, occultiste, qui triomphe au XXe siècle. Cette religion a besoin d’un vocabulaire qu’elle emprunte (en les pillant) à la théologie catholique, aux sciences dures, au droit. De fait, les " sciences sociales et humaines " sont un ersatz de théologie : une théologie dégradée, sans transcendance, ni révélation. Elles sont chargées de diffuser cette nouvelle religion, grâce à d’innombrables " chercheurs ", experts, éducateurs en tout genre, agitateurs, militants ou acteurs, qui forment un clergé, nouveau et nombreux, rémunéré par l’Etat ou les collectivités publiques et entièrement à la charge des citoyens.
Raphaël Dargent. – Une de vos entrées s’intitule " Ce pays : nommer la France ". Depuis plusieurs années, j’ai noté moi aussi cette façon étrange qu’ont adoptée certains politiques ou adeptes des sciences humaines ou sociales d’éluder jusqu’au nom de notre nation. Les Besancenot, Laguiller, Buffet et consorts ont bien du mal en effet à simplement dire : " la France ". Avec " ce pays ", ils réduisent la France à une surface géographique, une étendue de sol – d’autres depuis longtemps parlent d’ " hexagone " quand certains géographes préfèrent le terme d’ " espace " à celui de " territoire ". Somme toute, à les entendre, ce pays pourrait être n’importe quel pays, l’enracinement, l’origine, la culture et l’histoire nationales ne comptant pour rien pour nos " sans frontières–sans limites " qui exècrent le patriotisme. Cette NLF n’est-elle pas en réalité une NLAF, une nouvelle langue anti-française ?
Arouet le Jeune. - Je crois que la volonté ou l’incapacité (je ne sais si le phénomène relève du vouloir ou du pouvoir) de ne plus appeler les choses par leur nom, comme La Fontaine le dit à propos du " mal qui répand la terreur " dans Les animaux malades de la peste, ou de ne plus nommer un pays de son nom propre résulte d’un tabou en cours de formation qui annonce la perspective proche d’une liquidation du pays. Quant à " anti-française ", tout dépend du sens que vous donnez au préfixe " anti ". Si vous y donnez un sens négatif ou privatif ou le sens d’hostilité, alors, non, la NLF n’est pas anti-française - du moins en tant que langue. Si " anti " a pour sens " qui empêche la langue d’être ce qu’elle est " ou de " remplir ses fonctions symboliques ", alors, oui, dans ce sens, mais dans ce sens seulement, on peut dire que cette langue est " anti-française " : je dirais plutôt que c’est une anti-langue. Elle va à l’encontre de ce qu’a été la langue française, du moins chez les écrivains et parmi les gens du peuple.
Raphaël Dargent. – Je me suis souvent demandé à lire votre ouvrage si cette NLF n’était pas aussi d’une certaine façon une NLO, une nouvelle langue occidentale, ou au moins une NLE, une nouvelle langue européenne. Car on retrouve, au moins en partie, dans d’autres pays les mêmes perversions du vocabulaire. Le sentimentalisme bien-pensant, le gauchisme rampant, le droit-de-l’hommisme triomphant investissent les langues et toute la pensée occidentale, au moins européenne. La Charte des Droits fondamentaux et autres textes institutionnels européens sont pleins de cette soupe linguistique. Y a-t-il réellement une particularité française en la matière, une intensité proprement française d’un phénomène occidental, ou au moins européen ?
Arouet le Jeune. - Vous avez raison pour ce qui est de la " soupe linguistique ", encore que j’éprouve quelques réserves à reprendre cette métaphore – eu égard à l’excellence de ce mets qu’est la soupe et au rôle qu’il a joué dans l’histoire des Français : un " brouet verbal ", dirons-nous. Chacun a lu les documents pondus par les services de l’Union européenne (charte des droits fondamentaux de l’Union - de l’Union, mais pas des hommes, Constitution de 2005, nouveau traité, etc.). Notre réaction, quand nous essayons de les lire, est : dans quelle langue est-ce écrit ? On ne reconnaît pas le français, comme les citoyens des autres pays d’Europe ne reconnaissent pas dans les documents qu’ils reçoivent (et, ne nous abusons pas, que personne ne lit – et surtout pas les députés ou les ministres) la langue qui est la leur. La solution est de traduire en français ces textes qui ont pourtant été déjà traduits en français (de l’anglais en français). Il faudrait des logiciels de traduction automatique français – français ou anglais – anglais, allemand – allemand… Il est possible de ramener ces documents à quelques propositions intelligibles et écrites dans un français naturel. Le phénomène nommé NLF est distinct de ce jargon. La langue dans laquelle sont écrits les documents européens est du français comme le soviétique était du russe : une langue artificielle, purement conceptuelle, juridique, qui ne réfère à rien, sinon à des principes, à de bonnes intentions, à des professions de foi, à des velléités. En fait, ces textes tentent de construire avec les seuls mots un ensemble politique " de papier ", qui n’est pas viable, dont les peuples ne veulent pas et qui s’effondrera un jour, de lui-même, comme l’URSS.
A la fin des années 1950, René Etiemble, qui a connu un bref moment de célébrité, en 1964, lors de la publication de son livre (admirable) Parlez-vous franglais ?, avait alors pour objet d’étude (entre autres objets) ce qu’il nommait le babélien : une langue mondiale, formée pour moitié de mots anglo-américains et, suivant les pays, de français, d’allemand, d’italien, d’espagnol, si bien que les langues ainsi formées avaient des caractéristiques communes : le denglish en Allemagne, le franglais en France, l’italglese en Italie, le Spanglish en Espagne, etc. Le phénomène, en partie mondial, se caractérise par le même abus de mots empruntés à langue des affaires, de la finance, de l’industrie, de l’économie, du marketing, de la technique, du sport, de la mode, du management, de la publicité. La NLF n’est pas le résultat d’un métissage de langues, comme le franglais. C’est un phénomène différent, et plus inquiétant aussi, qui affecte la pensée, les concepts, la science, le droit, la vision de l’homme et du monde, etc.
Soit l’exemple de populisme ou de populiste. Voilà deux mots qui, à Sciences-Po ou chez les commentateurs distingués ou dans les thèses, servent à disqualifier ou à diaboliser des idées, une pensée ou un programme politique. Ils ne désignent rien, ils sont purement évaluatifs – en l’occurrence toujours en mal. Cela n’a pas toujours été ainsi. Il a existé dans les années 1900-1930 des écrivains populistes, qui situaient l’action de leurs romans, non dans les salons de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie d’affaires, mais dans les faubourgs, parmi les artisans et les ouvriers ; Sartre a même obtenu le Prix du roman populiste pour La Nausée. Les noms populiste et populisme ont d’abord désigné dans les années 1880 les jeunes Russes (et les idées qu’ils exprimaient), souvent instruits, parfois issus de l’aristocratie, qui désiraient rendre aux moujiks leur dignité, en leur apprenant à lire et à écrire, en adoptant leur costume, en défendant leurs droits, en les éduquant. De nombreux personnages des romans de Tolstoï sont des populistes, tous honorables, un peu idéalistes peut-être, mais généreux, ouverts aux autres, attachants, etc. C’est Lénine et les léninistes qui, une fois parvenus au pouvoir, ont exterminé par les moyens connus (prison, balle dans la tête, camp de travail, censure, terreur, etc.) les populistes et fait du populisme un crime contre l’Etat et contre l’idéologie soviétique. " L’aliénation " (au sens marxiste du terme) intellectuelle et verbale est si générale en France que même des libéraux ou des commentateurs qui ne sont pas suspects de complaisance vis-à-vis du marxisme léninisme se plient, de façon irréfléchie, comme des perroquets ou comme s’ils avaient subi un lavage de cerveau, aux oukases des léninistes, en dénigrant à leur tour le populisme.
Soit encore l’exemple de purisme et de puriste. Ce nom a été formé en 1586 pour désigner celui qui jugeait sa foi, sa croyance, sa vision du monde plus pures que celle des autres, s’arrogeant le droit d’égorger les impurs. Les guerres de religion alors faisaient rage. Dans les années 1620-1650, des écrivains, des grammairiens, des femmes (les " précieuses "), Malherbe, Vaugelas, Balzac, etc., désireux d’éviter le retour des guerres de religion, ont établi des règles en matière de politesse, de savoir-vivre, de langue. Ils ont évacué de la langue les grossièretés, les expressions de haine, les incorrections. Ils ont été nommés puristes, improprement, puisqu’ils entendaient éviter tout retour du purisme religieux. Leur entreprise n’a guère été comprise. Les académiciens, dans toutes les éditions de leur Dictionnaire, de 1694 à aujourd’hui, expriment leur défiance vis-à-vis des puristes (ce sont les pédants, les professeurs, les grammairiens qui sont puristes, pas les écrivains) et du purisme : le " défaut de celui qui affecte trop la pureté du langage ". Or, aujourd’hui, c’est contre les académiciens (et tous ceux qui expriment leur attachement à la langue) qu’est retournée l’accusation de purisme, toujours par les mêmes pédants, docteurs en Sorbonne, savants, etc. et sans que le crime qui leur est reproché, à savoir " la pureté de la langue ", soit défini. Au XVIIe s., la pureté de la langue était un rempart contre les folies meurtrières engendrées par la foi. Au XXe siècle, le pureté de la foi n’a plus de réalité, sauf dans l’islam ; la pureté de la langue évoque la pureté de la race, la pureté de sang, la purification ethnique, et autres manifestations de " racisme ". Le piège des mots se referme sur ceux qui, justement, ne veulent pas que les mots soient utilisés comme des armes et ce sont les vrais puristes – ceux de la foi religieuse convertis dans l’idéologie (ils ont basculé d’une religion à une autre) – qui retournent cyniquement le crime de pureté contre ceux que leur pureté idéologique indispose.
Raphaël Dargent. – Pour qualifier cette langue pervertie, vous parlez de NLF, nouvelle langue française. Un certain Eric Hazan, selon le même principe que vous, mais en adoptant un point de vue contraire, un point de vue gauchiste, dénonce lui la LQR, Lingua Quintae Respublicae, langue de la Ve République. Cet auteur ne dit d’ailleurs pas que des bêtises même s’il en dit beaucoup et même si son présupposé – la responsabilité de la Ve république dans la perversion de la langue – est fallacieux. Pour simplifier, disons que vous dénoncez dans votre ouvrage une perversion " de gauche " de la langue quand Hazan dénonce une perversion " de droite ". Je me demande si sur ce point vous n’avez pas raison tous les deux, si vous ne détenez pas chacun une partie de la vérité. Ne croyez-vous pas que ce phénomène de perversion de la langue est également voulu par tous les idéologues qu’ils soient ultralibéraux ou gauchistes ? Que si ces deux perversions, de gauche et de droite, apparaissent certes comme différentes, et même opposées, elles constituent en réalité la même perversion, une perversion double en quelque sorte, qui comporterait deux volets, un volet gauchiste, à la fois droits-de-l’hommiste, égalitariste, immigrationniste, et un volet ultralibéral, fait de dérégulation, déréglementation, désétatisation, dénationalisation, le tout au service d’un totalitarisme mou, qu’il faudrait qualifier moins grossièrement que " libéral-libertaire " ?
Arouet le Jeune. - Un écrivain et philologue, assez talentueux, Charles Nodier, a, dans la première moitié du XIXe siècle, observé un phénomène qu’il a nommé " nouvelle langue française " - langue qui, selon lui, était faite de solécismes (ou constructions syntaxiques incorrectes), de barbarismes (mots mal formés), d’emprunts à l’anglais (dandy par exemple) et d’abus de nouveaux termes scientifiques : ceux de la chimie (la terminologie de Lavoisier), de la botanique (la classification de Linné) ou de la médecine. Nodier a observé que des mots nouveaux (et en partie artificiels) étaient en usage depuis la fin du XVIIIe siècle. Il aurait pu (ou même dû) conclure à l’enrichissement de la langue – objectivement, c’est ce qu’a fait Lavoisier, en créant une nouvelle langue de la chimie et en abandonnant la vieille langue (peut-être pittoresque) de l’alchimie. De même, la décision de nommer les espèces de plantes ou d’animaux par deux noms latins a rationalisé la nomenclature, elle n’a pas perturbé la langue. La NLF affecte le sens, les significations, tout ce qui est d’ordre symbolique et ce qui rend possible la vie de l’esprit – donc notre liberté (de conscience, d’expression, de pensée, d’examen).
Hazan, dans ce qu’il appelle LQR, étudie la langue française sous la Ve République et non de la langue de la Ve République. Il est facile de se gausser de la droite française : elle ne pense pas ou elle ne pense plus, elle ne fait que répéter les mots d’ordre des financiers et des affairistes : elle verse dans l’économique (et mal) ; elle rêve argent, finances, réussite matérielle, même si quelques-uns n’empruntent pas cette voie unique, mais des chemins de traverse, qui, pour le moment, ne mènent nulle part, mais pourraient un jour trouver un passage. Personne n’est dupe de la langue des affairistes ou des économistes ; tout le monde s’en défie ; chacun reste sur son quant à soi. Le danger qu’elle représente est largement surévalué.
Je ne voudrais pas non plus abonder dans la caricature qui est faite de la pensée libérale ou du libéralisme. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, libéral a eu deux sens : " qui est propre à l’homme libre " (il n’est pas esclave) et " généreux " ; appliqué au domaine de la politique, le mot a désigné les institutions et le mode de gouvernement que l’on nomme aujourd’hui démocratiques. C’est le marxisme qui a rendu haïssables les mots libéralisme et libéral. Montesquieu, Diderot, Condorcet, Constant, Tocqueville étaient des libéraux : il n’y a rien dans leur pensée qui soit à marquer du fer rouge de la honte.
J’ai aussi quelques réserves à traiter de la question en termes de droite ou de gauche, lesquels sont vides de toute signification. Voilà plus de 40 ans que j’exerce mes activités professionnelles avec des gens qui sont à 90 % de gauche ou d’extrême gauche ou dans des institutions qu’ils contrôlent en totalité. Je ne vois pas ce qui dans leur pensée (si tant est qu’ils en aient une), dans leurs actes, dans leurs écrits, dans leurs façons de faire les distingue des prétendus conservateurs : ils pensent et ils parlent comme tout le monde ; leur discours (toujours plus de moyens et nos dîmes, nos dîmes, nos dîmes) est le trottoir des Grands Magasins la veille de Noël ; etc. Si la gauche rompait avec le communisme et le socialisme, qui n’ont jamais été de gauche, mais qui tiennent, le premier du crime contre l’humanité, le second de la Bêtise ou d’ailleurs (d’Allemagne), et qu’elle renouât avec la nation ou le peuple ou l’histoire ou la Loi ou la République ou la laïcité ou la France ou les Lumières, rien ne me retiendrait de me dire " de gauche "
Raphaël Dargent. – Au bout du compte, y a-t-il lieu de s’étonner de cette perversion de la langue ? Celle-ci n’est-elle pas dans l’ordre des choses? La langue n’est-elle pas, comme l’Histoire, un instrument politique ? N’est-ce pas naïf de croire que dans "la démocratie avancée " la langue ne serait pas un outil au service du pouvoir, de l’idéologie dominante ? L’histoire, quoiqu’on en dise, est celle du vainqueur ; elle peut être réécrite et elle l’est. Elle peut être instrumentalisée et elle l’est. Regardez cette récente " affaire " Guy Môquet. Regardez, comme la droite au pouvoir, elle-même, reprend les mêmes lieux communs, les mêmes formules creuses, les mêmes euphémismes, oxymores, pour mieux se conformer à l’idéologie ambiante et mieux manipuler, décerveler et modeler les esprits. La langue aussi est réécrite, comme l’Histoire ou l’Ecole sont instrumentalisées. Sans victoire politique, la liberté de l’esprit n’est-elle pas condamnée à n’être qu’une petite voix, un mince filet qui, s’il maintient l’espoir, ne peut rien face au tintamarre de la NLF ?
Arouet le Jeune. - Sans doute. Dans l’affaire de Guy Môquet, les historiens ne sont pas dupes. Ils savent que ce jeune homme a été arrêté en octobre 40, qu’il était membre des Jeunesses communistes et qu’il propageait la politique du PCF : défense du pacte germano-soviétique, Pologne libérée par les chars soviétiques, fraternisation avec les prolétaires allemands présents sur le sol de la France, un seul ennemi : la bourgeoisie française. C’était classe contre classe. Dans ce cas, il suffit d’établir les faits : ce savoir modeste libère et peut protéger des manipulations. Pourtant des millions de citoyens et d’innombrables journalistes gobent le mensonge du résistant communiste Môquet. Or, le domaine de la NLF est l’en deçà des faits, pourrait-on dire ; elle les précède ; même en établissant les faits, on ne fait pas disparaître les manipulations qui ont été inscrites dans la langue. Il ne sert à rien d’établir les faits rigoureusement si, ensuite, ces faits sont désignés avec des mots faux ou frelatés. Auquel cas, le savoir ne sert à rien. L’étude de la NLF n’est pas d’ordre politique ou idéologique (sinon accessoirement), mais épistémologique : elle se rapporte à la constitution de savoirs et aux reconstructions a posteriori de la société, de la langue, des faits sociaux, que diffusent savants, instruits, professeurs, chercheurs, diplômés, Bac + 8 ou plus. Le pseudonyme d’Arouet est un hommage à Voltaire, bien que je ne sois pas voltairien, qui a eu la lucidité, à son époque, de comprendre que les temples consacrés au savoir pouvaient être aussi des antres de l’erreur et de l’obscurantisme et que le jargon des docteurs était, toujours ou presque toujours, l’ample manteau cachant l’hypocrisie ou la déformation du réel ou la soumission à l’ordre des puissants.
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http://muychkine.hautetfort.com/archive/2007/09/18/de-la-...
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18.11.2007
Le roman policier idéal
LE ROMAN POLICIER IDEAL
Il y a eu du renouveau dans le débat sur le problème de l’histoire à problème ; parfois appelé roman policier, parce qu’il consiste aujourd’hui principalement en une dépréciation de la police. Je vois que le Père Ronald Knox[1] a écrit une introduction des plus intéressantes à un recueil d’histoires du genre ; et Madame Carolyn Wells, l’auteur d’un roman policier admirable intitulé Vicky Van, a réédité une étude sur le sujet[2]. C’est un des aspects du roman policier qui est presque inévitablement exclu de la considération des romans policiers. Que les récits de ce genre soient généralement maigrichons, sensationnels, et d’une certaine façon superficiels, je le sais mieux que la plupart des gens, car j’en ai écrits moi-même. Si j’affirme ici qu’il y a dans l’abstrait quelque chose de tout à fait différent, que l’on pourrait appeler le Roman Policier Idéal, ça ne veut pas dire que je soie capable de l’écrire. Je l’appelle Roman Policier Idéal parce que je ne peux pas l’écrire. De toute façon, je pense vraiment qu’une telle histoire, puisqu’elle doit être sensationnelle, n’a pas besoin d’être superficielle. En théorie, même si ce n’est d’habitude pas ce qui se passe en pratique, il est possible d’écrire un roman fin et inventif, d’une philosophie profonde et d’une psychologie délicate, et pourtant le jeter sous la forme d’un livre à sensation.
Le roman policier se différencie de toute autre histoire en cela : que le lecteur n’est content que s’il se sent dupe. A la fin d’œuvres plus philosophiques il peut souhaiter se sentir philosophe. Mais cet aperçu précédent de lui-même peut être plus sain – et plus correct. Le dur passage par l’ignorance peut être bon pour l’humilité. C’est très largement une question d’ordre dans lequel les choses sont décrites, plutôt que de nature des choses elles-mêmes. L’essence du récit à énigme réside dans la soudaine confrontation avec une vérité dont nous ne nous sommes jamais doutés et qui est pourtant plausible. Il n’y a aucune raison, en toute logique, pour que cette vérité ne soit pas profonde et convaincante autant que superficielle et convenue. Il n’y a aucune raison pour que le héros qui s’avère être un méchant, ou le méchant qui s’avère être un héros, ne soient pas une étude des subtilités et des complexités vivantes du caractère humain, à la hauteur des personnages principaux de la fiction humaine. C’est uniquement par le hasard de l’origine même de ces romans de la police que l’intérêt de la contradiction ne va habituellement pas plus loin qu’une gouvernante discrète devenue empoisonneuse, ou qu’un employé de bureau creux et incolore repeignant les murs de la ville du sang des victimes qu’il a égorgées. Il y a des contradictions dans la nature humaine d’un ordre plus élevé et plus énigmatique, et il n’y a vraiment aucune raison pour qu’elles ne soient pas présentées de la façon particulière qui cause le choc d’un récit policier. Il y a de la lumière électrique comme il y a des chocs électriques, et le choc peut même être l’éclair de Jupiter. C’est, comme je l’ai dit, très largement une question de simple ordonnancement des événements. Le côté du personnage qui ne pas être directement connecté avec les événements doit être présenté en premier ; le crime doit ensuite être présenté comme une chose en complet contraste avec celui-ci ; et la réconciliation psychologique des deux côtés doit venir après cela, à l’endroit où le détective ordinaire ou amateur explique qu’il a été conduit à la vérité par le bout d’un cigare laissé sur la pelouse ou la tache d’encre rouge sur le buvard dans le boudoir. Mais il n’y a rien dans la nature des choses qui empêche l’explication, quand elle vient, d’être aussi convaincante pour un psychologue que l’élément de preuve l’est pour un policier.
Par exemple, il y a de nombreux romans géniaux dans lesquels les personnages se comportent avec ce qui peut bien être appelé une inconsistance atroce et éprouvante. Je vais simplement prendre deux d’entre eux au hasard. A la fin du livre nous sommes convaincus avec succès qu’une femme aussi sympathique que Tess d’Urberville a commis un meurtre. A la fin du livre nous sommes (plus ou moins) convaincus qu’une femme aussi sympathique que Diane de la Croisée des Chemins[3] a trahi un secret politique. Je dis plus ou moins, car dans ce dernier je trouve, en ce qui me concerne, un exemple de moins. Je ne comprends pas ce que faisait Meredith dans les bureaux du Times ; je ne comprends pas ce que Meredith avait l’intention de lui faire faire ; mais je présume que Meredith l’avait compris. De toute façon, nous pouvons être certains que sa raison était, si elle existe, trop subtile et non, contrairement aux histoires à sensation, trop simple. En tout cas, généralement parlant, nous suivons la carrière de Tess d’Urberville et de Diane de la Croisée des Chemins jusqu’à ce que nous apprenions que ces personnages ont commis ces crimes. Il n’y a aucune sorte de raison qui interdise de raconter l’histoire dans l’ordre inverse ; un ordre dans lequel ces crimes apparaîtraient tout d’abord absolument contradictoires avec ces personnages, et qui seraient rendus cohérents par une description intervenant à la fin comme une révélation. Quelqu’un d’autre peut d’abord être suspecté de trahir le secret ou de tuer l’homme. Je présume que rien n’aurait détourné Hardy de la traque de Tess jusqu’à la potence, bien qu’il y ait pu y avoir quelque sombre réconfort dans la pendaison de quelqu’un qui n’avait tué personne. Mais beaucoup des personnages de Meredith sont susceptibles d’avoir trahi un secret. Simplement il semble possible qu’ils aient révélé le secret avec un style d’esprit si malin que qu’il est resté un secret après tout. Je sais qu’il y a eu ces derniers temps une assez mystérieux négligence à l’égard de Meredith, en contrepoids à ce qui me semble (j’ose l’avouer) être un culte assez exagéré envers Hardy. Mais, de toute façon, il y a des exemples plus anciens et plus évidents que l’un ou l’autre de ces romanciers.
Il y a Shakespeare, par exemple : il a créé deux ou trois meurtriers extrêmement aimables et sympathiques. Nous pouvons tout bonnement observer leur amabilité lentement et doucement se fondre dans le meurtre. Othello est un mari affectueux qui assassine sa femme par pure affection, pour ainsi dire. Mais puisque nous connaissons l’histoire dès le début, nous pouvons voir la connexion et accepter la contradiction. Supposons que l’histoire s’ouvre sur la découverte de la mort de Desdémone, que Iago et Cassio sont suspectés, et que Othello est le dernier des suspects possibles. Dans ce cas, Othello serait un roman policier. Mais ce peut être un authentique roman policier ; c’est-à-dire cohérent avec le vrai caractère du héros quand il révèle finalement la vérité. Hamlet, d’un autre côté, est une personne plus adorable et même plus pacifique en règle générale, et nous pardonnons le geste nerveux et quelque peu irritable qui a pour résultat d’embrocher comme un cochon le vieil imbécile qui se cache derrière un rideau. Mais imaginons que le rideau se lève sur le corps de Polonius, et que Rosencrantz et Guildenstern discutent des soupçons qui sont immédiatement tombés sur l’acteur principal, un acteur immoral habitué à tuer des gens sur scène ; pendant qu’Horatio ou quelque autre personnage avisé soupçonne un autre crime de Claudius ou du téméraire et sans scrupule Laërtes. Alors Othello serait une histoire à sensation, et la culpabilité d’Hamlet serait un choc. Mais ce peut être le choc de la vérité, et il n’y a pas que les romans de sexe qui sont choquants. Ces personnages shakespeariens seraient cependant cohérents et entiers parce que nous avons rassemblé les bouts opposés des personnages et les avons attachés en un nœud. L’histoire d’Othello devrait être publiée avec une couverture scabreuse comme Le Meurtre à l’Oreiller. Mais ce serait tout aussi bien le même cas ; un cas grave et convaincant. La mort de Polonius pourrait apparaître sur les étals des libraires comme L’Enigme du Mouchard Disparu, et emprunter la forme d’un roman policier ordinaire. Alors ce pourrait être le Roman Policier Idéal.
Il n’est dès lors pas besoin que se présente quelque chose de grossier dans la transition violente et soudaine qui constitue l’essentiel de ce genre de récits. Les contradictions de la nature humaine sont des choses suffisamment éprouvantes et remuant le cœur pour être évoquées avec le ton de crise qui va avec l’heure de la mort ou le jour du jugement dernier. Ce ne sont pas toutes de belles nuances, mais quelques une d’entre elles comportent des ombres vraiment terribles, créées par le contraste premier entre l’obscurité et la lumière. Tous ce crimes et les confessions peuvent être aussi catastrophiques que la foudre. En effet, le Roman Policier Idéal pourrait faire quelque bien s’il ramenait les hommes à la compréhension que le monde n’est pas fait que de courbes, mais qu’il y a quelques choses qui sont aussi irrégulières que le feu de la foudre ou aussi droites que l’épée.
(The Ideal Detective Story)
In Illustrated London News
[1] Il s’agit de The Best English Detective Stories of 1928. Monseigneur Ronald Knox (1888-1957) était un prêtre catholique et un théologien introduit dans l’Eglise par Chesterton avant même que ce dernier ne se convertisse. C’est lui qui a délivré l’homélie à la messe d’enterrement de Chesterton. Mais c’était aussi un fameux écrivain de romans policiers et un satiriste, dont le canular radiophonique à la BBC passe pour avoir inspiré celui d’Orson Welles (Toutes les notes sont du traducteur).
[2] The Technique of Mystery Story (1913). Carolyn Wells, poétesse et satiriste américaine (1862-1942), est l’auteur de près de deux cent ouvrages, dont de nombreux livres pour enfants et romans policiers.
[3] Roman éponyme de George Meredith paru en 1885.
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Comment écrire un roman policier
Avec du retard, nous poursuivons la publication des traductions des textes de Chesterton consacrés au roman policier.
COMMENT ECRIRE UN ROMAN POLICIER
Que l’on se comprenne bien : j’écris cet article en étant pleinement conscient de mon échec à écrire des histoires policières. Et j’ai échoué un bon paquet de fois. Mon autorité est donc pratique et scientifique, comme celle de certains grands hommes d’Etat ou penseurs sociaux s’occupant du chômage ou du problème du logement. Je ne fais pas comme si j’avais atteint l’idéal que j’établis ici pour le nouvel élève ; je serais plutôt, si l’on veut, l’affreux exemple à éviter. Cependant je crois qu’il y a des idéals pour les œuvres policières, comme pour toute autre chose qui vaut la peine d’être faite ; et je m’étonne qu’ils ne soient pas plus souvent établis dans toute cette littérature populaire à vocation didactique qui nous enseigne comment faire tout un tas de choses qui en valent tellement moins la peine ; par exemple comment réussir. En fait, je m’étonne beaucoup que le titre de cet article ne soit pas à nous fixer sur chaque étalage de librairie. On publie des opuscules pour apprendre aux gens des choses qui ne peuvent probablement pas être enseignées, comme la personnalité, la popularité, la poésie ou le charme. Même s’agissant de ces éléments de la littérature et du journalisme qui ne peuvent de la façon la plus évidente pas être enseignés, ont les enseigne assidûment. Mais voici un fragment de claire et franche connaissance du métier littéraire, constructif plus que créatif, que l’on pourrait dans une certaine mesure enseigner et même, dans des circonstances très heureuses, appris. Tôt ou tard je suppose que le besoin sera satisfait, dans ce système commercial où l’offre répond immédiatement à la demande, et dans lequel tout le monde semble profondément insatisfait et incapable d’obtenir ce qu’il veut. Tôt ou tard, je suppose, on ne trouvera pas seulement des manuels pour les enquêteurs judiciaires, mais aussi des manuels pour les criminels. Ce ne sera qu’un mince changement dans la tonalité actuelle de l’éthique financière, et quand l’esprit astucieux et dynamique des affaires se sera affranchi de la dernière influence persistante des dogmes inventés par les prêtres, le journalisme et la publicité montreront la même indifférence envers la tabous d’aujourd’hui que notre époque envers les tabous du Moyen-Age. Le cambriolage sera exposé comme l’usure, et l’on ne se camouflera pas plus pour trancher des gorges que pour prendre le contrôle des marchés. Les étalages seront égayés par des titres comme La Contrefaçon en Quinze Leçons ou Pourquoi Subir le Supplice du Mariage ? avec une vulgarisation aussi scientifique de l’empoisonnement que la vulgarisation du divorce ou du contrôle des naissances.
Mais, comme on nous le rappelle si souvent, nous ne devons pas avoir en hâte l’arrivée d’une humanité heureuse ; et en attendant, nous semblons tout disposés à recevoir de bons conseils sur la manière de commettre des crimes aussi bien que sur la manière de les déceler, ou décrivant comment faire si cela arrivait. J’imagine que l’explication en est que le crime, la détection, le signalement, la description du signalement, requièrent tous une dimension minimale de pensée, alors que réussir et écrire un livre sur la réussite ne requièrent en aucune façon cette expérience pénible. De toute façon, je constate que dans mon exemple personnel, lorsque je me mets à penser à la théorie du roman policier, je deviens bien ce qu’on pourrait appeler théorique. C’est-à-dire, pour commencer par le commencement, que je manque de l’entrain, de la vigueur, de l’élan, de tous les éléments indispensables à l’art de capturer l’attention, sans que cela ne perturbe ni ne réveille l’esprit.
Le premier principe fondamental est que le but d’un roman policier, comme pour toute autre histoire ou énigme, n’est pas les ténèbres mais la lumière. L’histoire est écrite en vue de ce moment où le lecteur comprend, pas simplement pour les nombreux moments préliminaires où il ne comprend pas. La méprise est uniquement conçue comme un sombre contour de nuages faisant ressortir l’éclat de cet instant d’intelligibilité ; et la plupart des mauvais romans policiers le sont parce qu’ils échouent sur ce point. Il est étrange de la part des écrivains de croire que leur travail est de dérouter le lecteur ; et qu’aussi longtemps qu’ils le déroutent ce n’est pas grave de le décevoir. Mais il n’est pas seulement nécessaire de cacher un secret, encore faut-il en avoir un à cacher ; et d’en avoir un qui vaille la peine d’être caché. Le paroxysme ne doit pas être une chute ; il ne doit pas simplement consister à mener le lecteur en bateau et le laisser à l’abandon. Le paroxysme ne doit pas simplement être l’éclatement d’une bulle mais plutôt la fin de l’aube ; c’est seulement l’aurore qui est accentuée par la pénombre. Toute forme d’art, combien insignifiante soit-elle, renvoie à quelques vérités graves ; et bien que nous n’ayons affaire à rien de plus capital qu’une foule de Watson, observant tous avec leurs yeux ronds de chouettes, il est toujours permis d’insister sur ce fait que ce sont les gens qui se sont tenus dans l’obscurité qui ont vu une grande lumière ; et que l’obscurité n’a de valeur que parce qu’elle intensifie une grande lumière dans l’esprit. J’ai toujours été frappé par cette drôle de coïncidence faisant que la meilleure histoire de Sherlock Holmes a porté un titre qui, avec une application et une signification totalement différentes, a peut-être été inventé pour exprimer cette illumination première : le titre d’Etoile d’Argent.
Le deuxième grand principe est que l’âme de la fiction policière n’est pas la complexité mais la simplicité. Le secret peut sembler complexe, mais il doit être simple ; et on doit aussi y trouver le symbole d’énigmes plus élevées. L’écrivain a pour rôle d’expliquer l’énigme ; mais il ne devrait pas avoir besoin de d’expliquer l’explication. L’explication doit s’expliquer par elle-même ; ce devrait être quelque chose que l’on peut faire siffler (par le méchant, bien sûr) dans un murmure de quelques mots ou hurlé de préférence par l’héroïne avant qu’elle ne s’évanouisse sous le choc de la prise de conscience tardive que deux et deux font quatre. Aujourd’hui quelques détectives de papier rendent la solution plus compliquée que l’énigme, et le crime plus compliqué que la solution.
Troisièmement, il s’ensuit que le fait ou la personne qui expliquent tout devraient être autant que possible un fait ou une personne connus. Il faudrait mettre le criminel au premier plan, non en qualité de criminel, mais pour toute autre raison lui donnant néanmoins un droit naturel à occuper le premier plan. L’exemple le plus appropriée que j’utiliserai est celui que j’ai déjà cité : l’histoire d’Etoile d’Argent. Sherlock Holmes est aussi connu que Shakespeare ; on ne commettra donc pas d’injustice à révéler le secret de l’un des premiers de ces récits célèbres. On porte à Sherlock Holmes la nouvelle qu’un cheval de course de grande valeur a été volé, et que le dresseur qui le surveillait a été assassiné par le voleur. De nombreuses personnes, bien sûr, sont des suspects plausibles du vol et du meurtre ; et tout le monde se concentre sur le grave problème policier de l’identité de l’assassin du dresseur. La vérité toute simple est que c’est le cheval qui l’a tué. Je prends donc cette histoire pour modèle car la vérité est d’une telle simplicité. La vérité est réellement si évidente.
De toute manière, la conclusion que c’est le cheval est vraiment évidente. Le cheval donne son titre à l’histoire ; tout tourne autour du cheval ; le cheval est tout le temps au premier plan, mais toujours en une qualité autre. En tant que bien d’une grande valeur il reste le favori pour le lecteur ; c’est uniquement en tant que criminel qu’il est un candidat inattendu. C’est l’histoire d’un vol où le cheval joue le rôle du bijou jusqu’à ce qu’on oublie que le bijou peut aussi fonctionner comme une arme. C’est une des premières règles que je suggérerais, si je devais poser des règles pour cette forme de composition. Généralement parlant, l’agent devrait être une personne connue dans un rôle inconnu. La chose dont nous nous rendons compte doit être une chose que nous reconnaissons ; c’est que ce doit être quelque chose de précédemment connu, et devrait être quelque chose disposé bien en évidence. Autrement il n’y a pas de surprise dans la simple nouveauté. Ca ne sert à rien qu’une chose soit inattendue si elle ne vaut pas l’attente. Mais ce devrait être saillant pour une raison et sensible pour une autre. Une grande part de l’art ou de l’astuce dans l’écriture d’histoires policières consiste à trouver une raison convaincante mais trompeuse à l’importance du criminel, par-delà son commerce légitime qui est de commettre le crime. Beaucoup d’énigmes sont des échecs simplement parce qu’elles le laissent désœuvré dans l’histoire, avec apparemment rien d’autre à faire que de commettre le crime. Il est généralement bien à l’écart, ou notre loi juste et égale l’aurait déjà probablement arrêté comme vagabond bien avant qu’il soit arrêté pour meurtre. Nous en arrivons à suspecter un tel personnage par un procédé d’élimination très rapide quoique inconscient. On le suspecte généralement simplement parce qu’il n’a pas été suspecté. L’art de la narration consiste à convaincre le lecteur pour un moment, non seulement que le personnage est venu sur place sans intention de commettre un crime, mais que l’auteur l’a placé là avec quelque intention de l’innocenter. Car l’histoire policière n’est qu’un jeu ; et dans ce jeu les lecteurs ne luttent pas vraiment avec le criminel mais avec l’auteur.
Ce dont l’écrivain doit se rappeler, dans ce genre de jeu, c’est que le lecteur ne dira pas, comme il peut le faire parfois d’une recherche sérieuse et réaliste : « Pourquoi le topographe aux lunettes vertes grimpe-t-il à l’arbre pour examiner l’arrière-cour de la femme du docteur ? ». Il dira insensiblement et forcément : « Pourquoi l’auteur fait-il grimper le topographe à l’arbre, ou fait-il intervenir ce personnage de topographe ? » Le lecteur peut admettre que la ville a au moins besoin d’un topographe, sans pour autant admettre que le récit en a nécessairement besoin. Il est nécessaire d’expliquer sa présence dans le récit (et dans l’arbre) en suggérant non seulement que c’est le conseil municipal qui l’a mis là, mais pourquoi l’auteur l’a mis là. En sus de chaque petit crime auquel il peut avoir l’intention de s’adonner, dans la chambre intime du récit, il doit déjà avoir une autre justification en tant que personnage d’une histoire et pas seulement comme simple personne médiocre de la vraie vie. L’instinct du lecteur, jouant à cache-cache avec l’écrivain, qui est sont véritable ennemi, est toujours de dire avec défiance « Oui, je sais qu’un topographe peut grimper à un arbre ; je suis très au courant de l’existence d’arbres et de topographes, mais qu’est-ce que vous en faites ? Pourquoi est-ce que vous faites grimper ce topographe particulier à cet arbre particulier dans cet arbre particulier, espèce d’homme rusé et mal intentionné ? »
Pour ce que je devrais appeler le quatrième principe à mémoriser, comme pour les autres cas, les gens ne se rendront probablement pas compte qu’il est pratique, car les principes sur lesquels il repose sonnent abstraits. Il repose sur le fait que dans la classification des arts, les meurtres mystérieux appartiennent à la grande et joyeuse compagnie des choses nommées plaisanteries. L’histoire est une fantaisie ; une fiction explicitement factice. On peut dire si l’on veut que c’est une forme d’art vraiment artificielle. Je préférerais dire que c’est de son propre aveu un jouet, une chose que les enfants « font semblant » de désirer. De cela il s’ensuit que le lecteur, qui est un enfant simple et toutefois pleinement éveillé, est conscient non seulement du jouet mais de l’invisible camarade de jeu qui a fabriqué le jouet, l’auteur du piège. L’enfant innocent est très alerte et pas qu’un peu méfiant. Et l’une des premières règles que je répète, pour le faiseur d’intrigue qui doit être un piège, est de se rappeler que le meurtrier masqué doit avoir un droit artistique à être en scène et pas seulement un droit réaliste à être dans le monde. Il ne doit pas seulement venir à la maison pour affaires, mais pour les affaires de l’intrigue ; il n’est pas seulement question des motifs du visiteur mais des motifs de l’auteur. L’histoire policière idéale est celle dans laquelle il a été créé par l’auteur pour servir son propre intérêt, ou dans le but de faire avancer l’histoire vers d’autres questions impératives, et alors se trouve être présent là, non pour une raison évidente et suffisante, mais pour une seconde raison secrète. J’ajouterai que pour cette raison, malgré les railleries contre l’intrigue romanesque il y a beaucoup à dire pour la tradition du sentiment et une narration plus lente ou plus victorienne. Certains peuvent la trouver ennuyeuse, mais elle peut réussir comme cachette.
Enfin, le principe selon lequel le roman policier, comme chaque forme littéraire, commence avec une idée, et ne commence pas simplement par en chercher une, s’applique aussi à ses détails les plus mécaniques. Quant l’histoire tourne autour de l’investigation, il est toujours impératif que l’écrivain commence de l’intérieur, bien que l’enquêteur approche de l’extérieur. Chaque bon problème du genre s’ancre dans une notion formelle, qui est elle-même une notion simple ; quelque fait de la vie quotidienne que l’écrivain peut se rappeler mais que le lecteur peut oublier. Mais en tout cas, un récit doit se baser sur une vérité ; et bien qu’on puisse y ajouter de l’opium, ce ne doit pas être simplement un rêve opiacé.
(How To Write a Detective Story)
In G. K.’s Weekly
Traduit de l'anglais par Aurélien Daimé
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30.10.2007
La langue n'est pas qu'un simple instrument de communication
Et Vincent Descombes nous le montre à travers l'exemple d'Edgar Poe:
"L'erreur est ici de penser le langage à partir d'une fonction qu'on lui suppose a priori. Démarche qui souffre d'être a priori, comme l'a noté Edgar Poe dans Le Démon de la perversité. L'"homme de la métaphysique ou de la logique" prétend être informé du plan divin, puisqu'il s'autorise lui-même à dériver les facultés humaines d'une fonction à remplir. "En matière de phrénologie, par exemple, nous avons d'abord établi, assez naturellement d'ailleurs, qu'il était dans les desseins de la Divinité que l'homme mangeât. Nous avons assigné à l'homme un organe d'alimentivité, et cet organe est le fouet avec lequel Dieu contraint l'homme à manger, bon gré, mal gré. En second lieu, ayant décié que c'était la volonté de Dieu que l'homme continuât son espèce, nous avons découvert tout de suite un organe d'amativité. Et ainsi ceux de la combativité, de l'idéalité, de la causalité, de la constructivité - bref tout organe représentant un penchant, un sentiment moral ou une faculté de la pure intelligence" (je cite la traduction de Baudelaire). Jamais, poursuit Edgar Poe, le logicien n'enregistrera le principe d'action tel que la perversité, le penchant à agir contre tout bon sens, contre son intérêt, contre son bien-être. Cette faculté lui est méthodiquement invisible puisqu'elle est a priori imprévisible. Il est juste d'adresser le même reproche aux linguistes qui définissent le langage commeun instrument de communication, comme s'ils avaient pris connaissance du "plan de la Divinité" de façon à désigner dans telle faculté l'organe de telle fonction. La linguistique métaphysique ne veut voir dans son objet qu'un outil économique, commode, raisonnable, orienté vers le bien-être. Si l'homme parle, c'est pour dire les choises qu'il a à dire, tout simplement. Il sait ce qu'il veut dire (seul l'auditeur l'ignore), il sait ce qu'il dit, il sait donc exactement ce qu'il veut (son bien-être). Mais l'observation infirme cette doctrine prétentieuse."
Vincent Descombes, L'inconscient malgré lui
A rapprocher des critiques formulées par Philippe Muray à l'égard de Noam Chomsky dans son Céline.
16:17 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Vincent Descombes, Edgar Poe, linguistique, perversité
17.10.2007
Interview d'Arouet Le Jeune : autour de la Nouvelle Langue Française

Muychkine : Arouet Le Jeune, qui êtes vous ? Quelle est votre profession ? Sur quoi portent vos ouvrages précédents ?
Arouet le Jeune : Le goût des humanités m’est venu à l’âge de 14 ans, quand je suis entré en classe de seconde. J’y ai sacrifié le sport et les sciences. Depuis, la passion de l’étude ne m’a jamais quitté – que ce soit les belles-lettres, les langues, l’histoire et ce que je n’ose plus nommer la philosophie : disons le monde des concepts et des idées.
Je suis professeur. Depuis 1975, j’enseigne la langue et la littérature française ou la linguistique française dans diverses universités : en Afrique, en Europe, en France.
De moi, ont été publiés un roman, un ouvrage universitaire et près de deux cents articles dans des revues savantes, dont certaines de renommée internationale, en France ou à l’étranger (Italie, Espagne, Allemagne, Proche Orient, Maroc, Etats Unis) ou dans des publications « intellectuelles » destinées au public cultivé (Le Débat, Commentaire, par exemple) sur des sujets dont je suis spécialiste : théorie des écritures, langue, francophonie, poétique des formes…
M : Comment est né le blog de la NLF ? Quelle est la logique qui anime vos contributions sur divers sites Internet ?
ALJ : Ce blog a commencé en décembre 2005. J’estimais que les mots qui désignent des réalités de l’islam (martyr, Allah, prophète, islamisme, terrorisme, islamiste, intégrisme, activisme, assassin, fondamentalisme, mouvance, etc.) étaient ou bien impropres, ou bien objectivement faux, ou bien résultant de traductions au mieux bienveillantes, au pis hagiographiques.
Il se trouve que j’éprouve beaucoup d’estime pour Raphaël Dargent (responsable de la revue Libres et du site « Jeune France ») et pour Paul-Marie Coûteaux (Cahiers de l’Indépendance), ainsi que pour les projets intellectuels et culturels convergents dont ils sont porteurs : renouer avec la pensée de ceux qui, entre juin et décembre 1940, ont dit « non » à l’armistice, à la collaboration, à une France soumise, à une Europe placée sous la coupe du Reich allemand. C’étaient de remarquables intellectuels : de Gaulle bien sûr, mais aussi et, entre autres penseurs, François Jacob, Raymond Aron, Henri de Lubac, le père Fessard. C’est leur pensée oubliée, méconnue, cachée, méprisée et celle de ceux qui se réclament d’eux ou de leur exemple que j’essaie de faire connaître dans ces sites ou ces revues. Ainsi, il est incompréhensible, sauf à l’expliquer par l’action délétère de l’idéologie, que l’un des plus grands penseurs français du XXe siècle – à savoir Henri de Lubac – soit totalement ignoré des professeurs et de leurs élèves et étudiants. C’est le sort que connaissent Péguy, Claudel et Muray. Le même sort a failli arriver à Aron. A la place de ces penseurs, pendant un demi siècle, les malheureux étudiants ont ingurgité des volumes entiers de Sartre, ce Bourget des années 1950-80, dont l’œuvre, si elle était lue à haute voix aujourd’hui sur une scène, provoquerait un grand éclat de rire. Aujourd’hui, ils ingurgitent du Bourdieu à haute dose.
Ce qui m’a décidé à écrire dans des revues (Libres, Cahiers de l’Indépendance, etc.) ou dans des sites (entre autres : Jeune France), c’est l’accession de Jospin au pouvoir en 1997. Sa loi (14 juillet 1989) a voulu, planifié, organisé la destruction de l’école et le démantèlement des institutions consacrées au savoir, au point que, non seulement dans le vocabulaire (« communauté », « équipe », « esprit d’équipe », etc.), mais dans les faits (l’instruction publique a été mise à mort sous nos yeux), nous sommes plusieurs à penser que Jospin (Jospétain) a fait triompher de façon posthume le pétainisme - sans parler de ses vingt années de militantisme dans le trotskisme imbécile ou que son père ait été déjà pétainiste – par pacifisme obtus certes. Qu’un individu de cet acabit ait pu devenir chef d’un gouvernement français dit plus long que tout discours l’abaissement de la France. Aucun être moral ne pouvait y être insensible : c’est le sens des positions que je prends dans ces revues et sites.
M : Vous partez du constat qu'il existe une nouvelle langue française qui escamote le réel. Mais la langue peut-elle jamais atteindre le réel ? Ne peut-elle le toucher que comme étant déjà une interprétation ? Est-ce que, par exemple, une langue qui correspond à une politique dont le but est la modification du réel, doit forcément tomber dans le piège de cette infantilisation généralisée qui nous fait détourner les yeux du monde et prendre les moulins à vent pour des ogres et les outres de vins percées pour une armée blessée ?
ALJ : Tout dépend du sens qui est donné à « atteindre le réel ». La langue ne sera jamais le réel et jamais une langue, quelle qu’elle soit, n’épuisera le réel. En revanche, si les hommes disposent de la faculté de parole, c’est pour parler du réel, pour référer aux choses du monde, pour désigner les objets qui les entourent ou ceux, idéels ou intellectuels, qui sont dans leur esprit. Il n’est pas demandé à la langue de saisir le réel, mais il n’est pas exigé d’elle non plus qu’elle n’en parle jamais ou qu’elle n’en traite que de façon mensongère ou déformée. Autrement dit, ce que j’attends de la langue, ce n’est pas qu’elle contienne le réel (ce qui est impossible), mais qu’elle n’en élude rien et que les hommes, en parlant, puissent référer au monde sans redouter quelque sanction que ce soit et en disant les choses, telles qu’elles sont, sans interdit ni tabou – en bref, qu’elle soit ajustée au réel, et non pas désajustée. La métaphore de l’ajustage (au sens technique de ce terme) me paraît désigner de façon à peu près adéquate la conception que je me fais de la langue.
L’infantilisation généralisée, hélas, est un fait. L’expérience du monde – celle des vingt-six dernières années - prouve que, en France même, la langue et les ressources qu’elle offre ont servi à abuser des millions de gens. Le slogan « changer la vie » n’est rien d’autre qu’une énorme blague. Même Flaubert n’aurait pas osé le mettre dans la bouche de ce prince de la Bêtise qu’était Homais. La seule vie qui ait été changée, sur le plan matériel s’entend, a été celle des militants qui avaient le plus d’entregent : à eux, les crédits, les subventions, l’argent public, les promotions, les nominations scandaleuses, les passe droits. Ils ont changé leur vie ; ils ont transformé en enfer celle des pauvres. De 1960 à 1980, le pouvoir d’achat du salaire ouvrier moyen a augmenté de 60%. De 1981 à 2002, il a stagné. De même, on nous a seriné « la gauche résistante » pendant trente ans ou plus. Pourquoi ? Pour porter au pouvoir suprême un individu, qui a été collabo, pétainiste et, disons les choses sans fioriture, complice de criminels contre l’humanité. Pendant des décennies, on nous a présenté la révocation de l’édit de Nantes (1685) comme la plus grande catastrophe que la France ait connue : plus de deux cent mille protestants ont dû se réfugier à l’étranger. De 1981 à 2002, près de deux millions de Français se sont établis aussi à l’étranger, pour fuir les lois imbéciles qui régissent désormais notre pays et qui équivalent à la révocation d’un pacte national. Pourquoi ceux qui s’indignent de la révocation de 1685 sont-ils ceux-là mêmes qui ont fait partir de France près de deux millions de nos concitoyens, vite remplacés par des illettrés ou des ayants droit venus de tous les pays du monde ? Soit les mots « stalinisme », « stalinien », « régime stalinien », etc. répétés à tous les vents du monde, par les trotskistes ou par les bien pensants : à quoi servent-ils ? A faire porter le chapeau de la catastrophe du XXe s. à un simulacre et à cacher que les responsables du désastre soviétique et de presque la moitié de l’humanité sont Lénine, Trotski, Marx, etc. Je crois que la langue, les discours, les mots qui avaient cours dans les années 1970-80-90 (et qui ont toujours cours) sont encore plus délirants dans le mensonge ou le déni du réel qu’on ne peut le croire.
M : Philippe Muray, dans le XIXème siècle à travers les âges, révélait le lien historique entre la pensée socialiste et l'occultisme. Il y aurait ce point commun d'une croyance dans le caractère performatif du langage, qu'il suffirait de prononcer un mot pour faire survenir la réalité qui lui correspond. Comment vous situez-vous par rapport à ce constat, pensez-vous que le diagnostic de Muray est encore pertinent pour le monde d'aujourd'hui ?
ALJ : La pensée de Muray ne se ramène pas au lien qu’il établit ou fait apparaître entre le socialisme et l’occultisme. Le cœur de sa pensée se rapporte à la nouvelle religion, immanente, sociale et solidaire, scientiste évidemment, qui émerge, selon lui, à la fin du XVIIIe siècle, du terreau des Lumières, des Illuminés, des croyants dans le magnétisme et l’électricité vitale, etc. L’évolution de la langue française aux XIXe et XXe siècles (emprunt à la science, à la théologie, au droit, d’une partie du vocabulaire de cette nouvelle religion) le confirme. Muray a élaboré ses thèses sur Homo festivus, la fin de l’histoire, le présent éternel, l’indifférenciation généralisée, etc. en lisant tous les jours toute la presse, en prenant des notes, en relevant des expressions ou des formules (formules : comme dans la science ou dans les cérémonies magiques), des façons de parler, des phrases toutes faites, des syntagmes figés, etc., c’est-à-dire aussi en isolant la nouvelle langue de Homo festivus. Le roman On ferme (injustement méconnu et peu étudié ou jamais cité) est aussi un centon (en franglais : un patchwork ou un manteau d’Arlequin) des phrases, mots, expressions figées, formules, etc. chéris de la modernité festive.
M : Quelle est votre définition de l'idéologie? Est-ce que l'idéologue (entendu comme celui qui étudie l'idéologie, et non pas son incarnation) peut totalement s'affranchir de l'idéologie ? Est-ce que le terme n'est qu'une façon de rejeter la pensée des autres, ou bien existe-t-il un mécanisme propre à l'idéologie que l'on peut décrire ?
ALJ : Bien entendu, je récuse les rengaines que l’on enseigne dans les lycées, les classes préparatoires, les universités depuis quarante ans ou plus et qui forment le « prêt à parler » moderne : deux ou trois générations de jeunes gens ont été formatées à ânonner ce « prêt à parler », à savoir la réalité renversée ou déformée, selon Saint Marx ; tout le monde a une idéologie ; ceux qui nient avoir ou défendre une idéologie sont aussi des idéologues sans le savoir ou des gens « de droite », etc. Le nom idéologie est factice : c’est une invention, dans les années 1790, de révolutionnaires sans Révolution ou nostalgiques ou désireux de continuer une révolution impossible. Pour moi, l’idéologie est de la théologie dégradée : c’est la théologie de la nouvelle religion sociale, scientiste, solidaire et occultiste.
Un exemple fera comprendre la conception que je me fais de l’idéologie. Un match de rugby est une réalité sensible pour ceux qui y assistent ; il peut devenir une réalité verbale. Il fait parler. On entend trois types de discours : celui des néophytes pleins de bonne volonté (les commentateurs de TF1 par exemple) ; celui, passionné, à l’emporte pièce, des supporteurs ; celui de quelques connaisseurs ou amateurs éclairés (Lacroix, par exemple, le consultant de TF1). Les deux premiers types de discours semblent si étranges pour un connaisseur, ils sont si éloignés de ce que les connaisseurs ou les amateurs éclairés voient ou ont vu que la réalité du rugby et la réalité tangible, attestée, vérifiable, etc. d’un match de rugby en sont déformées et dénaturées dans un sens totalement délirant. L’idéologie, c’est cela : ce mélange de passion sotte et d’ignorance des faits qui transforme une réalité, quelle qu’elle soit, en épouvantail, en simulacre, en bondieuserie ou en icône pieuse.
Oui, il est possible de prendre ses distances vis-à-vis de toutes les idéologies : il suffit de se reporter aux faits, aux choses, aux réalités. Heidegger ne m’inspire aucune sympathie. Pourtant, il a prononcé en 1938 une conférence lumineuse : « L’époque des conceptions du monde » (recueillie dans Chemins qui ne mènent nulle part ). Selon lui, les Anciens (Grecs et Romains de l’Antiquité) essayaient de saisir ou d’appréhender (ces deux verbes sont à entendre dans leur sens tangible) la réalité, le réel, le monde physique, sans jamais plaquer sur ces réalités des idées a priori, des idées préalables ou toutes faites, des présupposés, etc. Le monde réel est pour eux plus important que l’idée : il est, il n’est pas une idée. Selon Heidegger, ce sont les modernes qui, à compter du XVIe siècle, se sont donnés une « conception du monde ». Les Anciens ne concevaient pas le monde ; ils en prenaient connaissance par les sens. Presque physiquement. Les Modernes jugent plus important l’idée du monde que le monde réel. C’est cela aussi l’idéologie. Contrairement à ce que serinent les bien pensants, il est aisé de se libérer (et ce verbe doit être entendu dans un sens fort) de ces représentations a priori du monde : il suffit de regarder le réel sans prévention ni préjugé, non pas pour le nier, mais pour le restituer, le moins infidèlement possible, dans les discours. Voilà pourquoi aussi on a besoin pour parler ou écrire de mots ajustés aux réalités.
La « fin des idéologies » est une invention de sociologues ou de diffuseurs du prêt à parler, c’est-à-dire des plus idéologisés de tous les universitaires, que reprennent comme des perroquets les journalistes, qui sont les vecteurs les plus perfides d’idéologies pétrifiées. Pour échapper à l’idéologie, trois attitudes sont possibles : ou bien, à la manière de Flaubert, l’ironie, la distance, le détachement – en particulier vis-à-vis de la nouvelle religion sociale et de ses théologiens que sont les spécialistes de sciences sociales ; ou bien, à la manière de quelques écrivains contemporains (dont Renaud Camus, Richard Millet), une langue singulière, semelfactive, pure ou épurée, au sens où elle est débarrassée de tout débris idéologique ; ou bien, le réel, la réalité, la restitution verbale la plus fidèle possible de ce qui est au monde.
A propos de la LTI et de la TOUFTA, ce qui les caractérise est leur subordination directe à un ordre politique organisé qui cherche à répandre sa propagande dans tous les médias qui s'offrent à lui. Dans le cas de la NLF, les choses semblent plus floues: sont-ce de simples âneries qui flottent dans l'air, indépendantes les unes des autres, de telle sorte qu'en parler s'apparenterait plus à composer un nouveau dictionnaires des idées reçues, ou bien cette langue compose-t-elle un véritable corps, correspond-t-elle à une idéologie unique? Dans ce cas, ne serait-elle pas d'autant plus dangereuse qu'elle ne se comprend pas comme telle, percluse dans la bonne croyance en la fin des idéologies ?
L’idée de la NLF s’est imposée à moi après avoir lu il y a une dizaine d’années les ouvrages de Victor Klemperer sur la LTI (la langue du troisième Reich) et de Jacques Rossi (Manuel du Goulag). La vie intellectuelle et culturelle en France étouffe et se flétrit, depuis plus d’un demi siècle, sous la férule de l’idéologie, dite « marxiste léniniste » - comme en URSS, dans les pays de l’Est et en Chine. Dans tous ces pays, des milliers de témoins, souvent des dissidents attestent l’existence d’une nouvelle langue, nommée tantôt novlangue, tantôt toufta, tantôt langue de bois, entièrement formatée, usinée, polie, façonnée par l’idéologie. Le phénomène est universel : partout où l’idéologie marxiste léniniste sévit ou a sévi, elle place ou elle a placé sous sa coupe la langue ; elle l’a canalisée ; elle l’a châtrée ; elle l’a amputée ; elle y a interdit de dire quoi que ce soit de vrai ; elle a institué le mensonge en vérité officielle. Mon sentiment est que la France et la langue française n’ont pas échappé, du moins dans certains secteurs ou domaines (les sciences sociales, les media, le journalisme, les militants, les associations lucratives sans but, l’idéologie officielle de l’Etat nouveau, etc.) à ce grand laminage ou usinage.
Déjà, dans la première moitié du XIXe siècle, des philologues ont eu conscience que les événements qui ont bouleversé la France d’alors avaient aussi bouleversé la langue française. En 1836, dans le Dictionnaire de la conversation, Charles Nodier avance l’hypothèse d’une « nouvelle langue française » : ce serait le troisième état de la langue, après le français en usage au Moyen Age et le français classique des XVIIe et XVIIIe siècles. L’intuition est assez juste, mais les notions citées et les exemples analysés ne sont guère probants : des solécismes, des barbarismes, des emprunts, un abus de vocabulaire scientifique. Nodier se gausse de cette NLF (il n’en est pas dupe – ce qui est un progrès, par rapport à Proudhon, Sand, Hugo, etc.), mais il n’avance aucune hypothèse pour en rendre compte ; de fait, il cite quelques exemples stupides de NLF, mais il ne l’étudie pas. Or, depuis que Nodier l’a isolé, le phénomène s’est amplifié dans des proportions effrayantes.
M : Vous n'êtes pas tendre envers la linguistique contemporaine et notamment avec l'idée que le langage ne serait que communication. Pouvez-vous précisez votre position sur ce point?
La linguistique s’est décerné au XXe siècle le statut de science modèle, de science moderne, de science des sciences, suppléant même chez certains idéologues le marxisme. Elle a élaboré des méthodes pour rendre compte d’objets archaïques ou relativement rudimentaires, telles que les langues sans écriture des Indiens d’Amérique, les formes anciennes et non attestées des langues modernes (latin populaire, francique, indo-européen, etc.), les langues des peuples soumis à de grands empires coloniaux (russe, espagnol, français, anglais), et cela, paradoxe étrange, au moment où les écritures occidentales s’enrichissaient d’un nombre inouï de signes (millions de caractères, cartes, écriture de la logique, des mathématiques, de la chimie, de la signalétique, etc.), comme jamais aucune écriture n’en avait connu depuis la fin du néolithique, et qu’elles inventaient d’innombrables processus de signification et de représentation (de réalités conceptuelles ou idéelles et de réalités sensibles), comme jamais l’humanité n’en a bénéficié. Alors que l’écriture, en se généralisant, a fait entrer les peuples européens dans la démocratie, elle a été définie par les anthropologues, dont Lévi-Strauss, comme un instrument d’asservissement ou par les linguistes comme une représentation fausse ou faussée, arbitraire, et même tératologique, de la langue. L’aveuglement est le fondement de la linguistique. Cette science prétendument moderne n’a pas perçu ce qu’il y avait de moderne dans les civilisations européennes, se focalisant sur l’archaïque des langues. Pourtant, elle a servi de modèle à la sémiologie ou aux sciences des signes, c’est-à-dire ce à quoi elle était le plus étranger ou le plus opposé.
La réduction de la langue à la communication (ce sont des outils, des moyens, des instruments) est la conséquence de cette pensée. Si la langue est un simple outil (comme le marteau), on peut s’en servir pour mentir, on peut la déformer, on peut la réduire à rien, on peut en chasser toute pensée, on peut y interdire de dire le réel…
M : Quels sont les auteurs qui vous ont influencé, non seulement dans votre travail sur la NLF, mais plus généralement ?
ALJ : En général, quand je pense et j’écris, je m’efforce de ne jamais abonder dans le sens des auteurs pour qui j’ai de l’estime ; je me défie des influences ; je préfère aller à contre courant plutôt que d’être porté par le courant dominant, là où tout le monde se pâme. Je ne cache pas que je lis avec plaisir des auteurs : Diderot et les Encyclopédistes ; en général tous les penseurs, de Montaigne à Montesquieu ; et chez les Modernes, Jacques Rossi, Klemperer, Benveniste, Henri de Lubac, Muray, Renaud Camus, Rémi Brague ; et que je ne peux pas lire les penseurs ou les idéologues des XIXe et XXe siècles (Sand, Hugo, Zola, Proudhon, Breton, Foucault, Sartre, etc.) sans avoir envie d’éclater de rire, tenant leur pensée (leur pensée, je précise : ils peuvent écrire avec talent), comme dirait Flaubert, pour une énorme blague.
Pour se procurer l'ouvrage De la Nouvelle Langue Française, il suffit de suivre le lien suivant:
http://muychkine.hautetfort.com/archive/2007/09/18/de-la-...
10:40 Publié dans Nouvelle Langue Française | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Arouet Le Jeune, Nouvelle Langue Française, Muray, Renaud Camus, Klemperer, Rossi, linguistique
16.10.2007
Pour clouer le bec à mademoiselle Angot
"La leçon finale est que le "soi" à exprimer dans l'oeuvre, loin d'être donné dans la personne de l'artiste, est à chercher dans l'oeuvre elle-même. Il s'agit donc d'un "soi" qui résulte de l'oeuvre. L'erreur de l'esthète est de penser qu'être soi dispense du travail artistique: il suffirait de se soustraire aux règles sociales de la communication pour libérer en soi les idées. Mais être soi, pris dans ce sens général, est banal: il n'y a aucun effort à faire pour être soi dans le sens vulgaire d'un sujet d'expérience. L'artiste, pour devenir l'auteur d'une oeuvre unique (car il n'y a qu'une Recherche du temps perdu) a dû accepter de renoncer à l'illusion d'une originalité native, qu'il aurait suffi de "publier". L'écrivain n'a pu exprimer une individualité authentique qu'en renonçant à la trouver toute faite là où elle ne saurait être donnée, dans le monde."
Vincent Descombes, Y a-t-il une politique de l'expressivisme, in Le raisonnement de l'ours
15:02 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Vincent Descombes, Proust, Angot
07.10.2007
La ruse du désir
"Les oscillations thymiques affleurent dans notre société derrière toutes sortes de phénomènes culturels qu'on ne songe pas à rapprocher d'elles. Songez, par exemple, à ces manuels innombrables qui prétendent détenir et enseigner le succès, en amour, dans les affaires, etc. C'est toujours une stratégie du rapport à l'autre qu'on vous révèle. L'unique secret, la recette par excellence, milles fois répétée, c'est qu'il suffit pour réussir de donner l'impression qu c'est déjà fait.
Rien de plus déprimant pour le lecteur que ce genre de réconfort. Que tout dépende, dans les rencontres qui l'attendent, de l'impression donnée et reçue, voilà ce dont il est déjà trop convaincu. Et il n'est que trop convaincu, également, que ces deux impressions vont donner lieu à une lutte; chacun s'efforce de prouver à l'autre qu'il possède déjà l'enjeu qu'en réalité il faut toujours reconquérir en l'arrachant à cet autre, la certitude rayonnante de sa propre supériorité."
Jean-Michel Oughourlian, in Des choses cachées depuis la fondation du monde
(Voir aussi l'introduction au second texte de Chesterton traduit sur ce site.)
16:31 Publié dans René Girard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean-michel oughourlian, rené girard, des choses cachées depuis la fondation du monde
02.10.2007
Violence et réciprocité
"Pour sortir de la violence, il faut, de tout évidence, renoncer à l'idée de rétribution; il faut donc renoncer aux conduites qui ont toujours paru naturelles et légitimes. Il nous semble juste, par exemple, de répondre aux bons procédés par de bons procédés et aux mauvais par de mauvais, mais cela, c'est ce que toutes les communautés de la planète ont toujours fait, avec les résultats que l'on sait. Les hommes s'imaginent que pour échapper à la violence, il leur suffit de renoncer à toute initiative violente, mais comme cette initiative, personne ne croit jamais la prendre, comme toute violence a un caractère mimétique, et résulte ou croit résulter d'une première violence qu'elle renvoie à son point de départ, ce renoncement là n'est qu'une apparence et ne peut rien changer à quoi que ce soit. La violence se perçoit toujours comme légitime représaille. C'est donc au droit de représailles qu'il faut renoncer et même à ce qui passe, dans bien des cas, pour légitime défense. Puisque la violence est mimétique, puisque personne ne se sent jamais responsable de son premier jaillissement, seul un renoncement inconditionnel peut aboutir au résultat souhaité."
René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde
11:54 Publié dans René Girard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, violence, mimétisme
01.10.2007
28 SEMAINES PLUS TARD, de Juan Carlos Fresnadillo



